Histoire d’un rêve : « Herzl, une histoire européenne »

Ilia Brodsky et Théodor Herzl se sont peut-être rencontrés à Londres, dans le quartier de l’East end, au début du XXe siècle. Le premier était encore un jeune homme pauvre et idéaliste, rêvant d’une société juste, égalitaire, ayant foi dans l’homme. Le second, nous le connaissons comme le fondateur d’un mouvement lié à un peuple et une terre : le sionisme. Ilia est un personnage de fiction « hanté » par Herzl, qui par de nombreux  aspects est un personnage de roman.

C’est ainsi que l’ont compris Camille de Toledo et Alexander Pavlenko, l’un romancier et essayiste, l’autre illustrateur né en Russie, pays qu’il a quitté pour les mêmes raisons qu’Ilia : son antisémitisme constant, insidieux (ou pas) qui humilie et détruit. Tous deux ont écrit ce roman graphique qui, selon la formule, se lit comme un roman, mais se dévore aussi planche après planche. On ne saurait dissocier le travail graphique de celui sur le texte, toujours dense, passionnant, qui permet de découvrir les origines d’un rêve et les prémisses d’une désillusion qu’il est devenu, confronté à la réalité.

Théodor Herzl et Ilia Brodsky

Le mot sionisme est devenu péjoratif, au mieux. Insultant sinon. Il masque des intentions peu avouables, souvent. L’un des premiers intérêts de ce roman est de rappeler le contexte de sa naissance, de raconter l’utopie dont il était porteur, et de montrer, à travers le personnage d’Ilia, que d’autres projets existaient, en grande partie détruits avec l’Europe, dans la catastrophe des guerres, et de la Seconde d’entre elles, en particulier. On découvre aussi à la lecture de ce roman, qu’avant la naissance d’un foyer juif dans ce qui s’appelait encore Palestine, des philanthropes ont rêvé d’une terre pour les Juifs en Argentine, dans l’Est de l’Afrique, ou dans la péninsule du Sinaï.

Thodor Herzl à Bâle, en Suisse, en 1901

Mais Herzl a pensé ce foyer autrement. Le fondateur du mouvement sioniste est d’abord un dandy viennois, dramaturge raté, malheureux en ménage. Il devient journaliste, assiste à la dégradation de Dreyfus à Paris, subit le choc de l’antisémitisme dans un pays républicain, laïc, ouvert, y voit la confirmation que même l’assimilation n’empêchera pas la haine de monter. Dans sa Vienne chérie (mais pas natale puisqu’il est né à Budapest), le mal court aussi vite : Lueger, un antisémite affiché, est élu maire. Dans l’est de l’Europe, et en Russie particulièrement, les pogroms se succèdent. Celui de Kichinev, en 1903, sera le plus violent, et déclenchera des vagues massives d’immigration vers les États-Unis, l’ouest de l’Europe, et la Palestine encore sous le joug de l’Empire ottoman, qui s’en désintéresse.

C’est précisément de Russie que vient Ilia Brodsky. Un énième pogrom convainc sa sœur Olga, et un ainé, figure paternelle nommé Poïpy, de fuir le shtetl, ce village juif qui est devenu un brasier. Ilia passe par Brody, la ville de Galicie dont est natif le grand romancier Joseph Roth, arrive à Leopoldstadt, le quartier pauvre de Vienne qui sert de refuge à tous ces juifs de l’Est dont parle Roth dans Juifs en errance, par exemple. Puis, au bout de six ans, Ilia part à Londres, du côté de Whitechapel.

Il travaille comme photographe, métier qu’il a appris à Vienne, œuvre aussi comme journaliste dans la presse yiddish. Il fréquente les milieux anarchistes mais ne s’engage pas plus avant dans les luttes politiques. Entre le monde et lui, il a placé les livres, et ce jeune homme longtemps mutique consacre son temps à lire et écrire, à s’interroger sur son temps. Au tout début du roman, il se suicide et c’est donc d’outre-tombe qu’il donne à lire des pages remplies de réflexions sur la « névrose de la terre », ou sa « fatalité », qu’est pour lui le sionisme selon Herzl. Le présent ne lui donne pas tort. Le 70e anniversaire de l’État d’Israël, la façon dont la terre et sa possession sont glorifiées, sanctifiées, sans considération de la froide politique, lui donne raison.

Sans entrer dans le détail, on rappellera la pensée de Yehoshua Leibowitz, grand penseur et spécialiste du Talmud, vivant en Israël, qui, dès juin 1967, voyait dans la conquête des terres une menace. Nul n’est prophète en son pays et peu de responsables écoutèrent cette voix différente, sinon dissidente. Cette violence induite par le désir de terre, on la trouve déjà dans le roman. Dès les années 20, et à Hébron en 1929, la violence se déchaine entre Juifs et Arabes, qu’on n’appelle pas encore Palestiniens.

Un personnage romanesque

Mais n’oublions pas que nous lisons un roman, et que sa construction repose sur une intrigue. Elle fait de Herzl un personnage romanesque et il est vrai qu’il a tout pour l’être. Il aime de façon névrotique la musique de Wagner, adule Ferdinand de Lesseps chez qui il trouve une inspiration pour son projet. Sans doute est-il aussi marqué par la mort de Pauline, sa sœur ainée, en 1878. Créer un État est pour lui une façon de « retourner au pays de l’enfance », « au pays de l’enfance juive » ajoute Ilia qui a également perdu une sœur ainée, Olga, morte aux États-Unis où elle avait émigré.

Le parallélisme ne vaut pas que pour le deuil. Ilia se suicide, et sa mort reste énigmatique ; Herzl est un mélancolique, épuisé par les conflits avec ses opposants au sein du courant sioniste, mais aussi par les innombrables voyages à travers l’Europe pour convaincre de la justesse de sa cause. Sa vie personnelle est entourée de mystère et les apparitions de Freud dans le roman rappelle combien cette fin de siècle viennoise est à la fois complexe, féconde, et prophétique : entre ceux qui croient à une renaissance et ceux qui écrivent sur la décadence ou la « dégénérescence »  (titre de l’essai de Max Nordau, ami et fidèle de Herzl), le clivage est fort. L’explosion de l’Europe en 1914 et le chaos qui s’ensuivra donne des éléments de réponse.

Dans l’épilogue du roman, sur quelques pages et quelques planches, la pluie ne cesse de tomber. Elle a quelque chose de désespérant dans sa monotonie. Certes, c’est Londres, et on sait quels liens entretient la capitale anglaise avec cette pluie, mais on y lira autre chose : les rêves ont mal tourné, les utopies se sont effondrées. Et Ilia, seul, défait par son temps, met fin à ses jours.

Norbert Czarny

• Camille de Toledo, Alexander Pavlenko, « Herzl, une histoire européenne », Denoël Graphic 2018, 352 p.

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