« Darnand, le bourreau français », de Bédouel et Perna

Le héros se définissait dans l’Antiquité comme un demi-dieu ou un homme célèbre divinisé. Certains brillaient par leur force, d’autres par leur intelligence ou leur beauté, la plupart étaient pourvus de tous ces dons et atours. Faisant montre d’un courage extraordinaire, le héros se distingue par ses exploits surtout guerriers.

Quelques-uns avaient aussi leur talon d’Achille et ont brillé par leur destin tragique. Ils deviennent pour cela les personnages principaux d’œuvres littéraires, des héros (ou héroïnes) d’histoires, de contes à valeur d’édification. Mais le héros, figure positive s’il en est, ne se définit qu’à partir de ceux qui en déterminent la nature héroïque. Les valeurs qu’il défend et ceux qui l’admirent ne se distinguent pas toujours par leur humanisme.

C’est à ce paradoxe que se sont attaqués Bédouel et Perna en prenant comme terrain de réflexion la biographie d’un des personnages les plus sombres de notre histoire nationale du XXe siècle, Joseph Darnand (1897-1945).

Un héros et/ou un bourreau ?

Darnand, le bourreau français, est une série percutante. On sort de la lecture des deux premiers volumes à la fois fasciné par le parcours de cet homme entre deux guerres, troublé par cette ligne de vie qui construit un héros et un bourreau, écœuré aussi par les dérives idéologiques et identitaires qui ont conduit à la haine recuite et à la violence des hommes broyés mais si sûr de leur folie.

Officier d’infanterie, meneur d’hommes, héroïque aux combats dans la Grande Guerre, Joseph Darnand, est affilié à l’extrême droite la plus radicale dans les années 1930. Mobilisé lorsque éclate la Deuxième Guerre mondiale en 1939, il poursuit sa carrière de héros militaire en 1940 après être passé par la prison pour ses activités politiques antidémocratiques et violentes. Il s’engage dans les Waffen-SS le 8 août 1943, alors qu’il est le « chef » de la Milice créée la même année. Il est nommé, à la demande des autorités allemandes, secrétaire général au maintien de l’ordre dans le gouvernement de Vichy le 1er janvier 1944, avant de devenir secrétaire d’État à l’Intérieur en juin 1944.

Après avoir fui en Allemagne et poursuivi les combats contre les partisans en Italie, il est finalement arrêté par les Britanniques en juin 1945. Jugé par la Haute Cour de Justice, il est condamné à mort et exécuté le 10 octobre 1945. L’« apôtre de la haine », comme il était surnommé, connaît donc un parcours construit par la guerre et pour la guerre.

Bedouel et Perna, "Darnand. Le bourreau français", t. I, page 15 © Rue de Sèvres, 2018

Bedouel et Perna, « Darnand, le bourreau français », t. I, page 15 © Rue de Sèvres, 2018

Le premier album s’ouvre de manière magistrale par l’évocation d’un épisode guerrier durant la Grande Guerre : l’infiltration réussie d’un corps franc du 366e RI mené par le sergent Darnand le 14 juillet 1918 dans les lignes allemandes, dans le secteur du mont Sans-Nom en Champagne. Son objectif ? Récupérer des renseignements sur l’offensive imminente et « sans précédent » que les Allemands s’apprêtent à lancer.

Très pédagogique, la narration emporte rapidement le lecteur dans l’univers combattant de Darnand, fondé sur le culte de la patrie, l’obéissance aux ordres et la camaraderie du feu : « Je n’ai pas pour habitude d’envoyer mes gars à la boucherie », affirme-t-il dans la tranchée, s’assurant l’adhésion des hommes à cette mission-suicide. La violence du combat au corps à corps surprend par son réalisme, rarement atteint dans d’autres albums consacrés à la Grande Guerre.

On est loin du militantisme graphique de Tardi. Ici, les dessins, très dynamiques, servent parfaitement la thèse des auteurs : Darnand représente la figure de l’homme qui se réalise dans le combat, d’autant qu’il le pense juste. De cette violence surgit aussi la cruauté et la déshumanisation de l’ennemi, comme du héros. L’histoire de Joseph Darnand dans l’Histoire, ici parfaitement documentée, laisse percevoir ce parcours où l’identité se forge « contre », dans la désillusion et l’illusion d’une société purgée de ses miasmes.

Bedouel et Perna, « Darnand, le bourreau français », t. I, page 14 © Rue de Sèvres, 2018

Pas de quartier, on tue les prisonniers qui se rendent malgré les protestations (p. 18). La clémence ne vaut que pour le soldat allemand blessé qu’on achève, comme on achèverait un animal (p. 16). Par contre, Darnand fait figure de héros parce qu’il sauve ses camarades, lors de ce coup de main de 1918 (p. 19), comme il le fera vingt ans plus tard en décembre 1939. Alors lieutenant de chasseur alpin, Darnand lance ses hommes « qui s’emmerdent » dans une reconnaissance près de la frontière, du front de la Drôle de guerre à Forbach.

Là encore, il ramène un soldat blessé : « Pas question de laisser son corps aux Boches » ; « Jamais je n’abandonnerai un de mes hommes, tu m’entends Ange ? Pas plus Bastien que toi ! » (p. 47). C’est cette abnégation qui rend le personnage charismatique aux yeux des soldats.

Bedouel et Perna, « Darnand, le bourreau français », t. I, page 48 © Rue de Sèvres, 2018

Hors de la guerre, Darnand conserve le « goût du sang » comme le souligne un de ses compagnons d’armes. Il poursuit « sa guerre » en Syrie et contre les Turcs au début des années 1920 et accuse la France d’avoir « oublié ce morceau de terre pour lequel des soldats français ont donné leur vie » (p. 26). Il s’ennuie ensuite dans une vie trop étriquée, à l’image du capitaine Conan de Roger Vercel [1], incapable de retrouver les codes de la vie du temps de paix.

À la différence de ce dernier, Darnand fuit femme et foyer pour exalter sa violence contre la République qui aurait tourné le dos aux valeurs défendues pendant la Grande Guerre, enfin, celles sur lesquelles Darnand construit son univers : la patrie, la solidarité combattante. « Les temps sont durs pour les hommes comme vous », lui lance l’un des chefs de l’OSARN (Organisation secrète d’action révolutionnaire nationale lié à la Cagoule, groupe d’extrême droite) pour lequel il s’engage.

Bedouel et Perna, « Darnand, le bourreau français », t. I, page 29 © Rue de Sèvres, 2018

La paix revenue, il n’hésite pas à tuer encore lorsqu’il s’agit de protéger un de ses amis, Ange Servaz. La crise politique et économique que connaît le monde occidental entre la fin des années 1920 et les années 1930 conduit une partie des Français à se tourner vers les idéologies fascistes. L’identité politique se définit toujours « contre un ennemi », comme une répétition de la mobilisation culturelle contre l’Allemand entre 1914 et 1918. Ce sont alors les « rouges » internationalistes bolchéviques, ennemis de la nation, comme les Juifs, qui incarnent le mal.

Légende de la couverture du magazine « Match » le 21 mars 1940 © l’École des lettres

Darnand témoigne de l’implantation de ce fascisme à la française finalement peu connu, allant de l’Action française à la nébuleuse des groupuscules fascistes plus radicaux encore. On pense aussi aux parcours de Brasillach ou de Jacques Doriot, leader du Pari populaire français (créé en 1936) face au Front populaire.

La solidarité dans l’épreuve de la guerre crée des réseaux et des solidarités politiques. Arrêté par la Wehrmacht pendant la campagne de France, Joseph Darnand croupit au camp de Pithiviers. Deux de ses compagnons, dont Marcel Gombert, autre héros de Verdun et futur chef de la sécurité de la Milice, organisent son évasion.

Un astucieux jeu de flashback permet de comprendre qu’Ange, le soldat sauvé par Darnand à deux reprises, a lui basculé du côté de la défense de la démocratie. Animé tout comme Darnand de valeurs militaires affirmées, il choisit cependant de continuer à combattre pour une autre France, celle de de Gaulle et des Alliés.

De nombreux indices nous alertent sur cette opposition de destin (et de choix), au fil d’une histoire dont l’arche narrative s’avère captivante. La dernière page se termine par un focus sur le bâtiment de la Milice. Ange se retrouve en face de son héros, devenu bourreau, dans le Paris occupé de juin 1943.

Le deuxième album est plus sombre encore. Alors que Darnand s’enfonce dans la collaboration jusqu’à accepter le commandement d’une unité française de Waffen-SS « pour conserver à la France […] une once de pouvoir » (p. 51), les auteurs décrivent avec une grande justesse historique les méfaits de la Milice, son recrutement, la violence de ses membres, nationalistes, royalistes, jeunes abandonnés, gonflés de haines et de ressentiments, manipulés par des chefs violents, capables de massacrer une famille entière (pp. 43-45 – épisode historique présenté à travers un article du Petit Parisien en fin de volume 2).

Ange, résistant, reste attaché à son mentor. Collaboration, traîtrise ou résistance ? La frontière paraît parfois si ténue pour les protagonistes qui comprennent combien les actes de violence sont partagés. Au-delà de la figure de Darnand, la galerie de personnages évoqués ici dit les tiraillements qui traversent la société, sans revenir sur une évidence pour les hommes de la France Libre : « Nous avons choisi le bon camp » (p. 55).

Bedouel et Perna, « Darnand, le bourreau français », t. II, page 55 © Rue de Sèvres, 2018

Joseph Darnand incarne donc ce héros historique, devenu salaud, à l’image du général Pétain, vainqueur de Verdun en 1916, sauveur de la France en 1917, devenu le maréchal Pétain, chef de l’État français et promoteur d’une collaboration assumée avec l’Allemagne nazie entre 1940 et 1945. Le général de Gaulle écrit dans ses Mémoires de guerre à propos de Darnand :

« Rien, mieux que la conduite de ce grand dévoyé de l’action, ne démontrait la forfaiture d’un régime qui avait détourné de la patrie des hommes faits pour la servir [2]. »

La force de cette série très réussie, réside dans la qualité de la mise en intrigue, le travail de précision chirurgicale du texte, très didactique et celle du dessin, à la fois très réaliste et empreint d’une grande force évocatrice : la dernière planche du première album, traitée comme une séquence cinématographique, amène le lecteur, comme une descente aux enfers, dans la chute morale finale du héros Darnand.

Prestation de serment des miliciens devant Joseph Darnand dans la cour de l’hôtel des Invalides, à Paris, le 2 juillet 1944 © INA, https://www.youtube.com/watch?v=drAWbjKp_HQ

Un support d’enseignement

La bande dessinée apparaît aujourd’hui comme un support pédagogique utile [3]. Elle permet d’incarner personnage et Histoire, de donner vie et sens à une époque, de travailler un art proche de l’univers visuel des élèves. Darnand, le bourreau français trouve toute sa place dans le programme d’histoire de 3e dans l’entrée « L’Europe, un théâtre majeur des guerres totales (1914-1945) », dans les parties consacrées à la Grande Guerre, aux « démocraties fragilisées » ou à « la France défaite et occupée ».

Comme un avant-goût du programme d’histoire de 3e, il peut être utilement utilisé dans le programme de lettres de 5e, autour du thème « Héros / héroïnes et héroïsmes », dans l’entrée Agir sur le monde. La fabrique du héros Darnand pourra être traitée à partir de la figure médiatique du combattant qui fit par exemple la Une de Match le 21 mars 1940.

L’album de Bedouel et Perna s’interroge avec justesse et finesse sur l’« état d’âme du héros » : les élèves peuvent par exemple pointer du doigt des situations vécues par Darnand qu’ils n’associeraient pas à l’héroïsme. Terminons en soulignant qu’un album de cette qualité pourrait être aussi une entrée intéressante dans un projet pluridisciplinaire au collège ou au lycée portant sur la question du « héros » dans l’histoire (histoire, lettres, arts plastiques, philosophie, ÉMC), en posant la question justement de la fabrique des héros dans nos sociétés audiovisuels et communicantes.

Pour toutes ces raisons, on attend avec impatience le volet final de ce « bourreau français ».

Alexandre Lafon

 

• Bédouel et Perna « Darnand, le bourreau français », vol. 1 et 2, Rue de Sèvres, 2018.

À lire également

Éric Brunet, Un monstre à la française, Paris, Lattès, 2015 (roman).Pascal Ory, La France allemande (1933-1945), Paris, Seuil, 2013.

Robert Paxtion, « La France de Vichy, Paris, Point-Seuil, 1999.

 

[1]. Roger Vercel, Capitaine Conan, Albin Michel, 1934. Adapté au cinéma par Bertrand Tavernier sous le même titre (1996).

[2]. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. Le Salut : 1944-1946, t. III, Plon, 1959 ; rééd. Pocket, 1999 (nouvelle édition 2006, texte intégral), pp. 300-301.

[3]. Nicolas Rouvière (dir.), Bande dessinée et enseignement des humanités, Grenoble, Ellug, coll. « Didaskein », 2012.

 

Voir sur ce site

L’enseignement de la Grande Guerre de 1914 à nos jours. Entretien avec Benoit Falaize, par Alexandre Lafon.

« À l’Est la guerre sans fin, 1918-1923. » Aux racines du siècle présent, par Norbert Czarny.

Commémorations du 11-Novembre : questions-réponses à l’usage des enseignants.

Pourquoi commémorer la Grande Guerre.

1918-1919 : de l’armistice à la paix.

Qu’est-ce qu’un monument aux morts. Projets pédagogiques et culturels.

14-18. Écrire la guerre. Un numéro spécial de « l’École des lettres ».

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.