« Algérie. Les pieds-rouges », de Catherine Simon

Catherine Simon, "Algérie. Les années pieds-rouges"Catherine Simon, journaliste au quotidien Le Monde, connaît bien l’Algérie pour y avoir été la dernière correspondante au début de la « décennie noire » des années 1990.

Afin de mieux expliquer l’évolution de la situation algérienne depuis son indépendance, elle a décidé de changer légèrement l’angle d’analyse, en s’intéressant non pas aux années de la guerre d’indépendance mais à l’immédiate après-guerre.

L’auteure se livre ainsi à une minutieuse description de la construction du pays nouvellement indépendant, avec ses espoirs, ses carences et ses dysfonctionnements déjà en germe.

Pour ce faire, elle n’a pas élaboré une grande fresque de l’Algérie indépendante, mais elle s’est focalisée sur une catégorie particulière de personnes, à savoir les Européens qui se sont installés en Algérie après l’indépendance, plus familièrement appelés les « pieds-rouges ».

Des « pieds noirs » aux « pieds rouges »

L’histoire retient en effet l’exil des Européens vivant dans l’Algérie coloniale, les « pieds-noirs » comme ils ont été appelés à la fin de la guerre. Les « pieds-rouges » sont au contraire les Européens qui ont voulu aider la jeune Algérie indépendante d’une manière ou d’une autre. D’après l’auteure, ce terme pourrait avoir été inventé par des journalistes de droite ou d’extrême droite, ou par l’écrivain Kateb Yacine dans un article publié en 1963 dans le journal communiste Alger républicain.

Il paraît cependant avoir été popularisé par un député à l’Assemblée algérienne dénonçant les investigations gênantes de journalistes anticolonialistes installés en Algérie à l’indépendance et qualifiés péjorativement de « pieds-rouges » (entretien de la sociologue Juliette Minces avec Rosa Olmos et Tramor Quemeneur, Paris, 25 juin 2010).

Catherine Simon adjoint aussi aux « pieds-rouges » le cas des coopérants qui ont complètement remplacé les premiers après le coup d’État de Houari Boumediene en 1965. Les uns et les autres représenteraient au total quelques dizaines de milliers de personnes selon l’auteure (pp. 11-12). Mais quelles sont donc les actions menées par ces « pieds-rouges » ?

 

Juin 1962-juin 1965

Après avoir fait le point sur les différentes catégories de personnes ayant aidé les Algériens pendant la guerre d’Algérie, des « porteurs de valises » déjà analysés par Hervé Hamon et Patrick Rotman (Les Porteurs de valises. La résistance française à la guerre d’Algérie, Robert Laffont, 1979) aux déserteurs et insoumis, en passant par les pieds-noirs favorables à l’indépendance algérienne, la journaliste décrit ensuite le « grand carnaval » (p. 31) que constitue l’été 1962, avec toute sa joie et son allégresse mais aussi son horreur pour les massacres de harkis et ses conflits inter-algériens annonciateurs d’autres règlements de comptes ultérieurs.

Mais la population n’en peut plus de la violence et l’heure est à l’urgence de la (re)construction, permettant ainsi à la page de se tourner rapidement. Les premiers chantiers d’envergure sur lesquels Catherine Simon insiste sont ceux de la santé (où les carences sont gigantesques) et de la jeunesse, essentiel pour former les futurs travailleurs qualifiés dont l’Algérie manque alors cruellement.

Un panorama de la culture algérienne

L’auteure dresse également le panorama de la culture algérienne, de la presse au cinéma en passant par la peinture et le théâtre, et auxquels participent de nombreux anticolonialistes français. Elle montre ainsi tous les espoirs permis par une revue comme Révolution africaine ou des institutions comme la Cinémathèque et le Théâtre national algérien (TNA). Mais elle souligne également certaines hypocrisies : les journalistes français sont par exemple tenus de cacher leur identité sous des pseudonymes algériens.

La question de la langue fait également débat, avec le début d’une politique d’arabisation, au détriment du français et du berbère. Enfin, certains sujets sont littéralement occultés, comme la question de l’islam et les critiques à l’encontre des dysfonctionnements du nouveau régime, l’anthropologue Jeanne Favret-Saada évoquant à cet égard une forme d’état d’«ébriété idéologique » (p. 101).

Pourtant, des lignes de fracture apparaissent. C’est particulièrement le cas avec le « maquis de Dra-el-Mizan », démantelé par la sécurité militaire en août 1963 avant d’avoir lancé le processus révolutionnaire escompté. Mais son démantèlement et l’arrestation de plusieurs Français qui voulaient y participer entraînent une « mise au pas » des pieds-rouges et une répression accrue contre tous les opposants au régime.

La page est définitivement tournée le 19 juin 1965, avec le coup d’État de Houari Boumediène, qui sonne la chasse aux opposants (notamment de l’Organisation révolutionnaire populaire) et à certains « pieds-rouges ». Les lieux et les techniques de torture, hérités des Français mais déjà pratiqués par les Algériens pendant la guerre, sont alors systématisés voire légitimés.

 

L’expérience des « pieds-rouges » est tombée dans un « trou de mémoire »

La majorité des pieds-rouges décide alors de partir, éprouvant souvent des difficultés à se réinsérer quand ils ne sont pas arrêtés par les autorités françaises pour des faits commis pendant la guerre. Ceux qui restent agissent politiquement dans la clandestinité ou, à l’image des coopérants techniques qui prennent de plus en plus la relève, doivent se taire sur les affaires intérieures algériennes. Le premier Festival culturel panafricain en juillet 1969 représente selon l’auteure la « dernière fête » de l’après-indépendance algérienne, avec la présence les militants des Black Panthers et surtout la performance du jazzman Archie Shepp. Après ce festival, le rideau tombe sur le temps de la « révolution algérienne ».

Catherine Simon estime en conclusion que l’expérience des pieds-rouges est tombée dans un « trou de mémoire », comme d’ailleurs toute cette période de l’Algérie nouvellement indépendante. Certains des nombreux protagonistes interviewés par la journaliste estiment que cette expérience a été un « échec complet » ou un « pathétique fiasco » (p. 231). L’auteure dresse effectivement un constat sans concession en invoquant parfois des « illuminations tiers-mondistes » (p. 226) ou en considérant les pieds-rouges comme les « gogos de l’histoire » (p. 11).

Cet amer constat n’est parfois pas partagé par certains protagonistes que nous avons rencontrés qui ne pensent avoir fait que ce qu’ils devaient faire, sans illusion et donc sans « désenchantement », pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage. Il n’en reste pas moins que Catherine Simon a livré ici une très belle synthèse, avec luxe détails, sur cette période palpitante de l’Algérie contemporaine, qu’il faut relire aujourd’hui.

Tramor Quemeneur

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• Catherine Simon, « Algérie. Les pieds-rouges. Des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969) », La Découverte, « Cahiers libres », 2009, 286 p.

• Voir également : L’enseignement de la colonisation et de la décolonisation et la lutte contre le racisme et les discriminations à l’école, par Tramor Quemeneur.

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2 réflexions sur « « Algérie. Les pieds-rouges », de Catherine Simon »

  1. Ce n’était sûrement pas facile pour les Européens de s’intégrer à une société algérienne qui avait utilisé l’identité musulmande pour accéder ) l’indépendance. Ça l’a été encore moins après le Coup d’ETat de Boumédienne et plus encore avec la décennie noire qui a accompagné la montée du FIS. Cela n’enlèvre rien à la justesse de la guerre de libération mais c’est une autre histoire !

  2. L’identité musulmane a été pour certains un retranchement qui leur a permis de trouver les ressources culturelles possibles en vue de réclamer leur indépendance, les fondements de la société maghrébine et algérienne ayant été largement mis à mal par la violence de la conquête. Mais l’identité musulmane n’était pas non plus le ressort principal de tous les indépendantistes, loin s’en faut. Pour les « pieds rouges », l’intégration en Algérie n’a pas toujours été facile (tout dépend aussi des milieux, des relations…), mais c’est surtout le coup d’Etat de 1965 qui a mis un coup d’arrêt à cette expérience. Certains Français ont cependant continué à vivre en Algérie, même pendant et après la décennie noire !

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