« En cherchant Majorana, le physicien absolu », d’Étienne Klein

Étienne Klein, "En cherchant Majorana, le physicien absolu"C’est sur les traces d’une figure fascinante de la physique moderne que se lance Étienne Klein dans ce petit livre passionnant qui cherche à élucider un double mystère. Celui d’une disparition et celui d’une révélation.

La disparition, c’est celle d’Ettore Majorana, jeune prodige de la physique moderne qui, un beau soir de mars 1938, devait se volatiliser sur le ferry qui assurait la liaison Naples-Palerme. Le jeune homme sortait alors d’une longue période de neurasthénie et venait d’accepter un poste de chargé de cours à l’université de Naples. Ses deux dernières lettres sont adressées au directeur de l’université : dans la première, il affirme son intention de disparaître, dans la seconde, il a ces paroles énigmatiques : « la mer m’a refusé », et il annonce sa démission prochaine, refusant d’être assimilé a une héroïne d’Ibsen.

Étienne Klein y voit une piste : pour lui, l’œuvre d’Ibsen est celle du « mensonge vital », or Majorana venait de se mentir à lui-même en cherchant à adopter une normalité qui ne correspondait en rien à ses aspirations les plus profondes.

 

« Comment fait-on pour vivre, quand on n’est compris
par (presque) personne de son vivant ? »

Cette disparition a évidemment fait couler beaucoup d’encre, Leonardo Sciascia lui a aussi consacré un livre dans lequel il émettait l’hypothèse que Majorana aurait pressenti la découverte de la fission de l’uranium ainsi que ses terrifiantes applications, ce qui l’aurait anéanti.

Étienne Klein montre qu’il n’en est rien : « Comment fait-on au juste, se demande-t-il simplement, pour vivre, quand on n’est compris par (presque) personne de son vivant ? » Ce génie n’a donc eu de cesse de rechercher cette solitude absolue qu’ont si bien su évoquer les Pessoa, Kafka ou Fitzgerald. Et peut-être l’a-t-il trouvée.

Une anticipation extraordinaire des développements de la physique moderne

La révélation c’est ce don extraordinaire qu’a eu Majorana d’anticiper sur les développements de la physique moderne. Il lui suffit de lire un compte rendu des travaux de Pierre et Marie Curie pour comprendre qu’ils ont découvert le neutron : « Les Français pensent qu’ils ont découvert un nouveau phénomène physique, lui sait  qu’ils ont découvert une nouvelle particule. »

Ses théories continuent d’ailleurs d’alimenter les spéculations des physiciens actuels : en émettant l’hypothèse que certaines particules pourraient constituer leur propre antiparticule, Majorana imagine les « neutrinos » qui, s’ils se révèlent conformes à la conception qu’il en avait, pourraient bouleverser le modèle de la physique des particules et expliquer l’énigme de la matière noire qui met encore en échec les physiciens.

 

« Majorana est une particule quantique
dont la destinée superpose une multitude de trajectoires »

Outre le sujet, on sera aussi sensible à la démarche et à l’écriture d’Étienne Klein qui évite l’écueil de l’ouvrage de vulgarisation pour nous livrer une recherche vivante, qui ne cesse de se heurter aux paradoxes les plus divers. La rencontre d’Étienne Klein avec Majorana est elle-même paradoxale puisqu’il aperçoit pour la première fois le nom du physicien sur le panneau d’une rue qui, il pourra le vérifier plus tard, n’existe pas. S’il ne cache pas sa fascination pour le génie il ne dissimule pas non plus la déception que lui causent les sympathies du jeune homme pour le régime nazi.

Majorana reste pour Étienne Klein une énigme, et nous le suivons pas à pas, qui tente de lever les coins du voile, interrogeant les membres de sa famille, arpentant les instituts de Rome et les rues de Naples. Au-delà de la personnalité de son sujet, il semble que ce soient les mystères de la physique moderne que l’auteur ait cherché à cerné ; il use d’ailleurs de la métaphore atomique avec l’adresse d’un véritable poète. « Majorana est une particule quantique, écrit-il, dont la destinée superpose une multitude de trajectoires sans qu’aucune puisse être considérée comme plus réelle que les autres. »

En cherchant Majorana est donc une réussite tant sur le plan du traitement – on ne peut qu’approuver la manière dont l’auteur s’implique et se met en scène, et use malicieusement d’une certaine poéticité – que sur le fond : l’énigme Majorana reste irrésolue et pourtant le lecteur, qu’il dispose ou non d’une culture scientifique, se passionne pour ce météore d’étrangeté que fut ce jeune savant éclipsé trop tôt.

Stéphane Labbe

• Étienne Klein, « En cherchant Majorana, le physicien absolu », « Équateurs, Essais », Flammarion, 2013, 170 p.

• Une émission de France Culture consacrée à Ettore Majorana.

• Sur les relations entre sciences et littérature, voir le concours Nouvelles avancées lancé en 2013-2014.

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