Le baccalauréat de philosophie de la série L 2019. Sujet 1 : « Est-il possible d’échapper au temps ? »

Parmi les trois sujets donnés cette année à l’épreuve de philosophie dans la série L, le sujet 1, « Est-il possible d’échapper au temps ? » démontre implicitement, s’il en était encore besoin, le lien étroit qui existe entre la discipline « français » (incluant langue et littérature) et la  discipline « philosophie ».

Vers un traitement « naïf » du sujet

Un élève de série L a bien entendu bénéficié de cours suffisants pour éclairer son développement de références philosophiques allant d’Héraclite à Bergson en passant par saint Augustin ou Pascal. Cependant, il lui est souvent difficile d’entrer dans un sujet à partir d’un concept développé par tel ou tel philosophe de référence sur un thème donné. D’où la nécessité qu’il a, recommandée d’ailleurs d’un point de vue pédagogique, de raccrocher un questionnement général à une réalité pratique.

Ainsi, comprendre un sujet, aussi empirique et modeste que cela puisse paraître, revient en premier lieu à se le figurer ou si l‘on préfère à se l’appliquer à soi. En ce qui concerne le sujet 1, le mot « temps » demeure le noyau atomique de l’énoncé. La tâche du candidat consistera nécessairement à le fissurer. De ce point de vue, les candidats se rendront bien vite compte que le « temps » demeure complexe à appréhender, et ce d’abord d’un point de vue sémantique.

En rentrant chez lui, après l’épreuve, s’il a le réflexe d’ouvrir un dictionnaire (par exemple Le Robert), il pourra en effet constater que l’article « temps » se déploie sur deux pages en écriture serrée ?

La littérature comme entrée possible

« L’horloge » de Baudelaire peut constituer un point d’ancrage de la réflexion. Le poète y fait référence au temps qui passe et par rapport auquel l’homme ne peut rien :

« Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! »

Saisi à partir d’un tel vers, le mot « temps » apparaît appréhandable à la fois en tant que matérialisation d’une durée que l’on retrouve dans l’expression « le temps d’une vie » et d’une réalité plus ou moins dramatique en fonction de comment elle est vécue (la fameuse « fuite » du temps).

Toutefois, la littérature, soit celle-là même que sont censés connaître les élèves de terminale d’après les programmes du lycée, donne à voir d’autres rapports au temps. Le titre-même de la somme proustienne À la recherche du temps perdu ne constitue-t-il pas, selon les termes mêmes du sujet 1, une manière d’« échapper au temps », en inventant une forme de « hors temps » ?

On mesure ici combien la liaison littérature/philosophie peut être fructueuse pour un élève dans le traitement d’un tel sujet. Il est de fait assez dommage que cette liaison naturelle ne soit pas posée assez tôt, de façon très explicite, dès la classe de seconde, par les professeurs de littérature. Les élèves doivent être en mesure de comprendre que les textes littéraires qu’ils étudient au fil de leur scolarité ont la vertu de les faire entrer dans un questionnement philosophique, même non encore conceptualisé et balisé par des références exemplaires sur tel ou tel thème comme « le temps ».

Dans le cas du sujet 1, en piochant dans leurs souvenirs du « bac de français », ils auraient pu relier la réflexion à une autre appréhension du mot « temps », à savoir, « temps » dans le sens d’époque, de « moment où nous vivons ». Ils auraient ainsi eu l’occasion de cerner un des aspects les plus intéressants du sujet. Souvenir de la lecture d’extraits de L’Éducation sentimentale ou des Confessions d’un enfant du siècle : comment un personnage  vit-il le décalage qu’il éprouve vis-à-vis de son époque, de ses mœurs, de ses modes voire de ses modèles ?

La philosophie comme « retour à soi »

Le sujet 1 avait ainsi la vertu de questionner un mot d’usage courant. Un mot qui dit tout et presque son contraire, adoptant la signification la plus triviale, « Je n’ai pas le temps », à l’acceptation la plus mystique « Ô temps ! Suspends ton vol » (Lamartine). La règle d’or à adopter pour le traitement d’un tel sujet reste par conséquent de faire « mouliner » le mot clef dans sa tête en recourant, pour figurer schématiquement les choses, à une carte mentale avec comme cercle central le mot « temps ».

Depuis son étymologie latine, tempus, le mot induit la division de la durée : d’où l’expression « gagner du temps ». Néanmoins, on l’aura compris, son champ sémantique n’a fait que s’élargir « avec le temps » au point que le sens figuré de « moment où l’on vit » a pris de nos jours une importance accrue. Les élèves devraient par conséquent être conduits depuis au moins la classe de seconde à travailler sur le vocabulaire et son déploiement sémantique, non seulement pour comprendre les textes mais pour entrer par le sens des mots dans une interrogation pré-philosophique.

Ainsi, le sujet 1 pouvait-il aussi être interprété comme une invitation à réfléchir sur un autre rapport au temps, et donc renvoyer encore et toujours à une expression lexicalisée comme « vivre avec son temps ». De ce point de vue, le sujet était susceptible de faire écho à des problématiques existentielles que les ondes médiatiques ne cessent de relayer comme, « Est-il possible de vivre sans réseaux sociaux ? », autrement formulé dans la perspective de l’énoncé donné : « Est-il possible d’échapper à “notre” temps ? »

L’interrogation impliquant un exemple précis (comme le rapport entretenu avec les réseaux sociaux) est susceptible d’ancrer le raisonnement et de faciliter ensuite les passerelles avec des concepts philosophiques permettant de dépasser le strict raisonnement hic et nunc. Or, pour être plus précis par rapport au développement attendu, il faut bien mesurer l’extrême difficulté d’« échapper au temps ». Qui aujourd’hui, peut récuser une technologie posée comme définitivement acquise ? Qui (pour être encore plus concret) peut vivre sans internet ? Qui donc peut de ce point de vue « échapper à son temps » ? Comme on le voit la philosophie a la vertu de réengager des questionnements qui peuvent être ceux des élèves, y compris dans des conversations de couloirs ou de cour de récréation.

La philosophie ne continuera d’être vivace et nécessaire dans l’esprit des élèves que si on les habitue le plus tôt possible (cf. les ateliers philosophiques en maternelle) à questionner leur langage, à interroger le sens des mots dans les phrases entendues et prononcées, et à se saisir des textes littéraires comme vecteur de discussions.  Sans doute était-il « temps » de le rappeler.

Antony Soron, ÉSPÉ Sorbonne Université

Baccalauréat 2019 :

Sujet de philosophie de la série L.

• Sujet de philosophie de la série S.

Sujet de philosophie de la série ES.

Sujet de philosophie de la série STHR.

• Sujet de philosophie  toutes séries sauf STHR et TMD.

 

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