Michelangelo Antonioni, un cinéaste toujours contemporain

Antonioni aux origines du pop« Antonioni, aux origines du pop » : tel est le titre que ses commissaires ont donné à l’exposition qui se tient à Paris jusqu’à la mi-juillet. Consacrée au cinéaste Michelangelo Antonioni, elle donne à découvrir un univers varié, qui couvre bien sûr le cinéma, mais aussi les arts plastiques, la musique et l’architecture.

Né à Ferrare en 1912, le cinéaste est un fils de cette ville située non loin du Pô, conçue par des artistes de la Renaissance, que Chirico aurait pu peindre. Cette ville discrète et élégante, rêvée, transfigurée même, par son ami d’enfance Giorgio Bassani qui résumait en quatre mots la personnalité du jeune Michelangelo : « forme, style, rigueur, silence ».

Ces termes sont comme un programme que l’auteur du Cri ou de La Nuit a rempli tout au long de son existence. L’exposition comme le catalogue en offrent une bonne illustration.

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« Au bord des fleuves qui vont », d’Antonio Lobo Antunes

"Au bord des fleuves qui vont", d'Antonio Lobo AntunesFleuves et flux

En 2007, Antonio Lobo Antunes est atteint d’un cancer. Il passe plusieurs semaines à l’hôpital et subit examens et opération. Ce sont ces quatorze jours qui s’écoulent entre le 21 mars et le 4 avril dont on lit le récit dans Au bord des fleuves qui vont.

Le récit, façon de parler. Rien n’est plus étranger à l’écrivain portugais que le témoignage méthodique, chronologique et précis des faits. Tout ce qu’il a vécu – et c’est vrai de la guerre en Angola rapportée par exemple dans Le Cul de Judas comme de cette expérience de la maladie –, tout est transformé, reconstruit en un flux d’images, de réminiscences, de paroles sorties du temps et retrouvées.

La maladie et souvent la douleur sont là qui engendrent l’écriture : « Conscient que la pluie s’était arrêtée, des gouttes faisaient partie de la vitre sans autres gouttes par-dessus, il sentait l’urine dans la sonde, elle ne lui appartenait pas, elle ne faisait que le traverser ces souvenirs et ces idées, le passé lointain, le présent indifférent, le futur inexistant, des wagons et des wagons sur une ligne secondaire sans roues ni portières, si on lui demandait son nom il hésiterait, si d’aventure il avait un nom la sonde l’emporterait jusqu’à une poche graduée et lui de nouveau sans nom, le vélo dans la poche, sa grand-mère dans la poche, sa mère dans la poche. »

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Kaspar Hauser, enfant de brouillard

"L'Énigme de Kaspar Hauser", de Werner HerzogLa diffusion d’une copie numérique restaurée de L’Énigme de Kaspar Hauser (Jeder für sich und Gott gegen alle), de Werner Herzog, réalisé en 1974, est l’occasion de revenir sur une œuvre majeure qui nous interroge encore.

Un adolescent est trouvé le 26 mai 1828, hagard et épuisé, sur la place de Nuremberg. Une lettre à la main, écrite en gothique par une personne anonyme qui l’aurait élevé, n’indique même pas son nom.

« N’ayant aucune idée de la parole », comme l’écrit Werner Herzog au début de son film, les seuls mots qu’il savait prononcer « cavalier veux comme mon père » enflammèrent les théories sur son origine aussi bien que les suspicions.

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« Her », de Spike Jonze

"Her", de Spike JonzeSpike Jonze est l’un des réalisateurs américains les plus inventifs. Being John Malkovitch (1999), Adaptation (2003) et Max et les Maximonstres, d’après Maurice Sendak (2009), ont fait mesurer sa capacité d’imaginer un univers à la fois très proche du nôtre et tout à fait déviant.

Le monde qu’il décrit dans Her n’est pas encore celui où nous vivons, mais lui ressemble à s’y méprendre. Nous n’avons pas encore recours à des écrivains publics pour écrire nos lettres, mais nous envoyons des cartes postales pré-rédigées ou électroniques. Nous avons développé avec nos téléphones ou nos ordinateurs portables des relations de dépendance et de nombreux adolescents sont soignés pour de telles addictions.

Théodore Twombly vient de se séparer de sa femme. Sa vie solitaire se résume à écrire des lettres pour autrui, à jouer à des jeux vidéo sophistiqués et à chatter pour trouver une partenaire sexuelle virtuelle. Une vie par procuration en somme.

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« Ilo Ilo », d’Anthony Chen

Anthony Chen, "Ilo ilo"Au dernier Festival de Cannes, le jury de la Caméra d’or et sa présidente, Agnès Varda, ont récompensé à l’unanimité ce premier film d’Anthony Chen, venu de Singapour, qui les a particulièrement touchés par son intimisme de « musique de chambre ».

Cette chronique familiale parvient à traiter en toute simplicité, mais avec délicatesse et intelligence, des thèmes essentiels qui nous concernent tous : l’enfance, l’immigration, les rapports de classe, la crise.

L’intrigue est située à la fin des années 90, dans une période qui ressemble à celle que nous vivons. Singapour y apparaît comme une démocratie autoritaire, dont la réussite  économique connaît un léger déclin et a pour revers une liberté individuelle très limitée.

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« Je ne retrouve personne », d’Arnaud Cathrine

Faire la solitude

Il y a cinquante ans, à Villerville, un homme venait retrouver une petite fille. Mais il rencontrait aussi un restaurateur bourru avec qui il faisait une fête mémorable dans le village. C’était pour le compte d’un film, Un singe en hiver, d’Henri Verneuil, et nul n’a oublié la corrida improvisée par Belmondo, ou la saoulerie avec Gabin.

Aurélien Delamare a le souvenir de ces faits, mais plus rien de tel ne se déroulera dans son village natal. Il est venu là sur l’injonction de Cyrille, son frère aîné, le « régent » comme il l’appelle, et il vient vendre la maison familiale ; leurs parents vivent désormais à Nice et nul ne vit plus dans la maison au bord de la mer.

Aurélien est romancier, il a publié un livre qu’il n’aime guère et dont il devrait pourtant assurer la promotion. Il a prévu de ne rester qu’une nuit. Il y passera l’automne et l’hiver, « faisant la solitude » plutôt que la trouvant, selon la formule de Marguerite Duras dans Écrire. Et de la solitude à l’isolement, il n’est qu’un pas qu’il franchira dans cette saison qui s’achève avec le retour provisoire de toute la famille, pour vider la maison pendant les fêtes de fin d’année. Continuer la lecture

« Tomboy », de Céline Sciamma, un film de plain-pied dans l’enfance – Sélection École au cinéma et Collège au cinéma 2013-2014

"Tomboy", de Céline SciammaTomboy, sorti en 2011, avait peu de chance de rester longtemps à l’affiche face au dernier Woody Allen, à la Palme d’or du festival de Cannes, à Mel Gibson et Jodie Forster réunis dans Le Complexe du castor. Il s’agissait d’un « petit film », à petit budget, tourné en France, avec des acteurs excellents mais inconnus (Mathieu Demy et Sophie Cattani dans le rôle des parents), (Zoé Héran, Jeanne Disson et Malonn Lévana interprétant les enfants).

Le sujet n’était pas très « porteur » : à la faveur d’un déménagement Laure, 10 ans, se fait passer pour Michaël auprès des enfants de sa nouvelle résidence. Elle est un « tomboy », un garçon manqué en anglais.

Quant au talent de Céline Sciamma, la jeune réalisatrice, il n’était pas encore confirmé. Même si elle avait reçu pour Naissance des pieuvres le prix Louis Delluc du Premier film en 2007, Tomboy n’était que son second long métrage.

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