« Au bord des fleuves qui vont », d’Antonio Lobo Antunes

"Au bord des fleuves qui vont", d'Antonio Lobo AntunesFleuves et flux

En 2007, Antonio Lobo Antunes est atteint d’un cancer. Il passe plusieurs semaines à l’hôpital et subit examens et opération. Ce sont ces quatorze jours qui s’écoulent entre le 21 mars et le 4 avril dont on lit le récit dans Au bord des fleuves qui vont.

Le récit, façon de parler. Rien n’est plus étranger à l’écrivain portugais que le témoignage méthodique, chronologique et précis des faits. Tout ce qu’il a vécu – et c’est vrai de la guerre en Angola rapportée par exemple dans Le Cul de Judas comme de cette expérience de la maladie –, tout est transformé, reconstruit en un flux d’images, de réminiscences, de paroles sorties du temps et retrouvées.

La maladie et souvent la douleur sont là qui engendrent l’écriture : « Conscient que la pluie s’était arrêtée, des gouttes faisaient partie de la vitre sans autres gouttes par-dessus, il sentait l’urine dans la sonde, elle ne lui appartenait pas, elle ne faisait que le traverser ces souvenirs et ces idées, le passé lointain, le présent indifférent, le futur inexistant, des wagons et des wagons sur une ligne secondaire sans roues ni portières, si on lui demandait son nom il hésiterait, si d’aventure il avait un nom la sonde l’emporterait jusqu’à une poche graduée et lui de nouveau sans nom, le vélo dans la poche, sa grand-mère dans la poche, sa mère dans la poche. »

Continuer la lecture

« Le Consul », de Salim Bachi : un visa pour l’éternité

 

"Le Consul", de Salim BachiÀ partir du 17 juin 1940, un diplomate a signé plus de trente mille visas permettant à des réfugiés, des fugitifs, des proscrits de toutes sortes, de passer au Portugal. Cet homme, Aristides de Sousa Mendes (1885-1954), est « l’homme dressé seul face à l’abîme » dont Salim Bachi raconte une partie de l’existence, autour de ce moment fatidique.

En bandeau, l’éditeur a mis « Un juste », et on ne saurait qualifier autrement ce consul à Bordeaux qui, parmi les nombreuses victimes qu’il a sauvées, a signé les visas de dix mille juifs.

Le titre décerné par Yad Vashem lui est revenu à titre posthume, puisque Mendes est mort dans la solitude et la pauvreté, avant que ce qu’il avait fait ne soit connu et mis en lumière. L’exil intérieur qu’il a subi forme la trame des dernières pages du récit sur la forme duquel il convient de revenir.

Continuer la lecture

« Tabou », de Miguel Gomes

Tabou - affiche du film Les tabous sont des prohibitions énigmatiques, fixées en vertu de nécessités internes à un groupe social. Ils créent des règles et des cérémoniaux très contraignants, susceptibles de s’étendre de proche en proche jusqu’à rendre la vie et le contact avec le monde extérieur impossible.

Le film de Miguel Gomes, Tabou, a été ainsi intitulé en référence à l’œuvre de Murnau, histoire d’un pêcheur de perles qui est séparé de celle qu’il aime, vouée aux dieux par le prêtre, véritable chef de la tribu. Ce n’est pourtant pas un interdit religieux qui domine le film portugais, mais une série d’interdits moraux et sociaux tacites. Continuer la lecture