« Comment vivre ? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse », de Sarah Bakewell

"Comment vivre? Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponses", de Sarah BakewellAu début du chapitre 16 de ce beau livre, nous lisons cette remarque : « La religion est une des raisons pour lesquelles, à compter de la fin du XVIIe siècle, beaucoup d’Anglais se sentirent si libres de goûter Montaigne » (p. 387).  

Sarah Bakewell est sans doute une de ceux-là, même si elle avoue être tombée par hasard sur une traduction en anglais des Essais qu’elle emporta, faute de mieux, pour le temps d’un voyage en train au départ de Budapest. Son intérêt semble donc étranger à la question religieuse, mais elle rejoint ses compatriotes qui « furent les premiers, hors de France, à adopter Montaigne, au point de le considérer comme un des leurs » (ibid.).

Outre-Manche on apprécierait le « parler informe et sans règle » de Michel Eyquem, son impertinence d’esprit et d’écriture, son goût des voyages et de l’exotisme, son « radicalisme au beau milieu d’un conservatisme tranquille », sa philosophie qui n’en est pas une, sa parenté d’inspiration avec Shakespeare qui, comme lui, peut être considéré « comme un des premiers écrivains réellement modernes. »

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Swann a cent ans, Camus vient de naître

Swann a cent ans…

Marcel ProustIl est des personnages littéraires qui parviennent à acquérir une telle notoriété qu’on peut les considérer comme réels : ainsi pour Hamlet, Harpagon, Goriot, Bardamu et… Swann, l’un des personnages du monumental ouvrage de Proust, À  la recherche du temps perdu.

Si ces héros littéraires ne vieillissent pas, les œuvres où ils apparaissent sont soumises, elles, à l’écoulement du temps et permettent des commé-morations. D’où ce titre, « Swann a cent ans », car le livre où le personnage de Swann apparaît pour la première fois fête son centenaire. Du côté de chez Swann, en effet, premier volume de Recherche de Marcel Proust est paru en 1913.

Et le 13 novembre 1913, naît, dans un petit village d’Algérie, celui qui deviendra l’un des écrivains les plus importants du XXe siècle, Albert Camus.

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« Un été avec Montaigne », d’Antoine Compagnon

Antoine Compagnon, "Un été avec Montaigne"Bien sûr, les connaisseurs feront la fine bouche. Ils protesteront que ce livre ne leur apprend rien, se contente de reprendre les généralités les plus convenues sur l’auteur des Essais et préfèreront se replonger dans Hugo Friedrich, Michel Butor ou André Tournon, auteurs, parmi d’autres, d’ouvrages davantage roboratifs.

Mais il y a les autres, ceux qui ont insuffisamment écouté le cours de français de première, qui n’ont pas fréquenté la fac de lettres, qui trébuchent sur une langue toujours délicate, même quand elle est modernisée, qui n’ont en mémoire que quelques considérations vagues (et parfois moins) à propos de Montaigne. Ce sont ceux-là qui, un été durant, ont écouté, sur l’antenne de France-Inter, un éminent professeur au Collège de France, Antoine Compagnon, parler de cet incomparable auteur que fut Montaigne, qui se confond avec son incomparable livre, Les Essais.

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« La Douceur de l’ombre. L’arbre source d’émotions, de l’Antiquité à nos jours », d’Alain Corbin

alain-corbin-la-douceur-de-l-arbrePartons de cet aphorisme, incipit du premier chapitre :

« L’arbre porte en lui une écriture. »

Accepter l’idée revient à plébisciter le livre que nous propose Alain Corbin qui réussit malicieusement à ne pas faire apparaître dans son titre principal, le mot « arbre ».

Donc l’arbre serait parent de l’écriture. D’une manière simple et presque triviale d’abord quand on grave sur son tronc, qu’on incise l’écorce pour laisser une trace, comme le font (ou le faisaient) les amoureux, réunissant, à la pointe du couteau, deux prénoms dans un cœur.

L’arbre devient alors porteur de message, substitut du livre avec lequel il partage une étymologie commune, liber, qui signifie aussi bien la pellicule située entre le bois et l’écorce que le livre.

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Thèmes des travaux personnels encadrés pour la classe de première en 2013-2014 et 2014-2015

La liste des thèmes relative aux travaux personnels encadrés (TPE) en vigueur pour la classe de première des séries générales est arrêtée pour les années scolaires 2013-2014 et 2014-2015.

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« Psychologie et Philosophie. Conférences Zofingia (1896-1899) », de C. G. Jung

jung-philosophie-et-psychologieCarl Gustav Jung est avant tout connu pour sa dissidence à l’égard du mouvement freudien. Ses théories relatives à l’inconscient collectif sont généralement considérées, dans le monde universitaire français, avec une certaine condescendance et sa contribution aux études littéraires est purement et simplement ignorée.

C’est à peine si l’on songe à mentionner la dette que de grandes figures des lettres françaises comme Bachelard ou Gilbert Durand ont contractée envers son œuvre. On gagnerait par ailleurs à découvrir ou relire ses réflexions littéraires sur l’Ulysse de Joyce, qui font preuve d’une magnifique compréhension de la modernité.

Les éditions Albin Michel poursuivent avec une belle constance, et sous la direction de Michel Cazenave, la traduction des œuvres de Jung. Le dernier opus, Psychologie et Philosophie. Conférences Zofingia (1896-1899) n’est certes pas la plus déterminante des œuvres de Jung, mais il éclaire d’un jour nouveau l’édifice théorique à venir et confirme, si besoin en était, que la dissension avec Freud était, somme toute, inéluctable. Continuer la lecture

« Hannah Arendt », de Margarethe von Trotta

hannah-arendtRenonçant à une biographie exhaustive de la philosophe juive allemande Hannah Arendt (1906-1975), Margarethe von Trotta a choisi de se concentrer sur les quatre années tumultueuses pendant lesquelles elle a croisé Adolf Eichmann et sur les conséquences historiques et émotionnelles de cette expérience.

Évitant la linéarité d’un récit classique, la cinéaste reconstitue sa vie au moyen d’artifices narratifs astucieux : de brefs flash-backs sur la liaison avec Heidegger, avec qui Arendt est restée en contact malgré l’adhésion de son maître au parti nazi ; les cours qui lui permettent d’exposer sa pensée ; les conversations avec son mari et ses amis, où elle évoque ses souvenirs – en particulier son évasion du camp français de Gurs, dans lequel se trouvaient un nombre important de Juifs allemands qui avaient fui le régime nazi.

La construction du scénario, le sérieux de la reconstitution historique et l’intérêt du sujet en font une œuvre à voir absolument, le portrait magistral d’un être indépendant, confronté à des choix drastiques comme celui de l’exil, et dont l’histoire rejoint un thème récurrent des films de la cinéaste : montrer comment une personne réagit face à des événements historiques et sociaux sur lesquels elle n’a aucune prise.

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« Accuser et séduire. Essais sur Jean-Jacques Rousseau », et « Diderot. Un diable de ramage », de Jean Starobinski

Diderot par Van Loo (1767)

Diderot par Van Loo (1767)

Le samedi 26 janvier 2013, pour son émission Répliques sur France Culture, Alain Finkielkraut recevait Jean Starobinski, et les admirateurs du critique suisse auront été charmés de retrouver la voix sûre et la pensée ferme de ce vieil homme de plus de quatre-vingt-dix ans qui a prodigué un enseignement qu’aucun de ses élèves ne peut oublier, et nous a laissé des livresque tout homme cultivé se doit d’avoir dans sa bibliothèque.

Les ouvrages qui paraissent aujourd’hui, pour lesquels Starobinski recevait chez lui, à Genève, une radio française, reviennent sur des écrivains auxquels il a consacré de nombreux travaux, deux auteurs presque jumeaux (l’un né en 1712, l’autre l’année suivante), deux auteurs qui se sont connus et appréciés, puis brouillés, deux auteurs proches et lointains à la fois, Rousseau et Diderot.

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