Paris, dimanche 11 janvier 2015, 15h 25, boulevard Voltaire

Manifestation du 11 janvier 2015, à Paris

Manifestation du 11 janvier 2015, à Paris

En 1945, à la Libération, tout le monde se découvrait résistant. Depuis ce mercredi 7 janvier 2015, tout le monde devient Charlie

Nous y voilà. Mais la presse papier se meurt depuis belle lurette et Charlie Hebdo était il y a deux semaines au bord du gouffre.

Avons-nous vu un politique de droite comme de gauche pour venir à son secours, à son chevet ? Rien. Niet. Charlie allait sombrer dans les abysses de l’inculture s’il ne s’était pas passé cette horreur, cette ignominie.

Et là, tout le monde se rappelle que la « presse », ce sont des hommes, des femmes, des plumes qui défendent bec et ongles le droit de caricaturer ou d’être pamphlétaires.

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Émile Zola, « Ah ! Vivre indigné, vivre enragé… » Quarante ans de polémiques, anthologie présentée par Jacques Vassevière

zola-jacques-vasseviereNous connaissions un Émile Zola engagé, à propos de l’affaire Dreyfus surtout, qui fut son plus héroïque combat. Nous ignorions peut-être que cette vocation à mettre sa plume au service de causes généreuses et à s’emporter face à des situations choquantes remonte à loin et constitue l’une des caractéristiques de sa conception du métier d’écrivain.

Il suffit, pour s’en convaincre, de citer les phrases enflammées que reproduit Jacques Vassevière, à qui nous devons cet excellent choix de textes, au début de son introduction :

« Ah ! Vivre indigné, vivre enragé contre les talents mensongers, contre les réputations volées, contre la médiocrité universelle ! Ne pouvoir lire un journal sans pâlir de colère ! […] Voilà quelle a été ma passion, j’en suis tout ensanglanté, mais je l’aime, et, si je vaux quelque  chose, c’est par elle, par elle seule »

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Les lauriers de la honte – Richard Millet

Prenez un écrivain estimable, reconnu de ses pairs, apprécié pour sa belle écriture, publié chez un éditeur célèbre où il occupe, de surcroît, des fonctions importantes attestant une bonne connaissance des choses de la littérature, mais qui, parallèlement, souffre d’une insuffisante «couverture médiatique» et d’une relative ignorance de la part du grand public. Il reste à cet obscur bien que brillant créateur une solution efficace : défendre l’indéfendable, valoriser l’horreur, célébrer l’ignominie et gagner par le scandale ce qui n’a pu être obtenu par le talent.

Voilà sans doute, conscient ou non, le calcul de Richard Millet quand il a fait paraître, le 22 août dernier, aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, en appendice à son essai Langue fantôme, un Éloge littéraire d’Anders Breivik. Car on n’ose croire que cet intellectuel respecté, bien qu’un peu mythomane, voire mégalomane, ait pu se lancer de bonne foi et sincèrement dans l’apologie de la barbarie au nom d’une prétendue croisade en faveur de la pureté de la race blanche. Continuer la lecture

Émile Zola, « Mes Haines »

Émile Zola par André Gill (1878)

Notre époque de consensus mou ou de dérision paresseuse aurait bien besoin d’une voix forte qui sache exprimer son rejet des fausses valeurs en de tels termes : « Je hais les railleurs malsains, les petits jeunes gens qui ricanent, ne pouvant imiter la pesante gravité de leurs papas. »

À tous ceux qui se lamentent sur la prétendue médiocrité des créations contemporaines, on devrait faire entendre la même voix vengeresse : « Je hais les sots qui font les dédaigneux, les impuissants qui croient que notre art et notre littérature se meurent de leur belle mort. Ce sont les cerveaux les plus vides, les  cœurs les plus secs, ces gens enterrés dans le passé… »

Enfin, les « chiens de garde » modernes et les adeptes du prêt à penser devraient ouvrir leurs oreilles à de salutaires imprécations : « Je hais les cuistres qui nous régentent, les pédants et les ennuyeux qui refusent la vie. Je suis pour les libres manifestations du génie humain. […] Les sots qui n’osent regarder en avant regardent en arrière. »

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Pascal Bruckner, « Le Fanatisme de l’Apocalypse. Sauver la Terre, punir l’Homme »

La critique, majoritairement négative, s’est montrée souvent injuste à l’égard du dernier essai de Pascal Bruckner, Le Fanatisme de l’Apocalypse. La réaction, en fait, fut assez conforme aux travers que dénonce le livre : un sectarisme étroit de la part des zélateurs de l’écologie ; une préférence marquée de nos contemporains pour les Cassandres, accompagnée d’une méfiance, sinon d’un mépris condescendant pour les égarés à qui viendrait l’idée de remettre en cause la vulgate officielle.

Quelle vulgate ? La suivante : nous sommes tous coupables de la dégradation de la planète et le châtiment (mérité) est pour demain.. Continuer la lecture

Régis Debray, « Du bon usage des catastrophes »

Avec une jubilation évidente et communicative, Régis Debray redécouvre, dans son dernier opus, l’art du pamphlet. En une centaine de pages enlevées, il retrouve la verve corrosive d’un Bloy, le sens de la formule d’un Bernanos, la conviction dévastatrice d’un Cioran. Prestigieux parrainages (bien que marqués à droite) en ces temps de pensée molle et consensuelle.

L’objet de son ire pourrait s’appeler « catastrophisme », imposture fort ancienne relookée par les médias modernes pour alerter les foules assoupies d’un début de siècle en quête de repères.

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Jean Clair, « L’Hiver de la culture »

Le dernier livre de Jean Clair, comme l’indique son titre, est écrit par gros temps, porté par des dépressions annonciatrices de tempêtes, parcouru de gelées tenaces et d’un blizzard glacial. Cet hiver métaphorique qui saisit la culture n’augure rien de bon. Les « froides ténèbres » dans lesquelles nous entrons sont marques de déclin, notamment dans le domaine de l’art.

Quels sont les signes de cette alerte hiémale ? L’ouvrage en propose plusieurs dont l’un sur lequel l’auteur s’est déjà largement exprimé, les musées. Jean Clair, conservateur des Musées de France, responsable successif de quelques-uns des plus importants musées de notre pays, est convaincu que ces lieux sont devenus des refuges de l’imposture.

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Pierre Jourde, « C’est la culture qu’on assassine »

Pierre Jourde occupe dans le paysage culturel français l’emploi à la fois risqué et enviable de pamphlétaire universitaire. Le public apprécie la fonction car s’y trouvent réunis le prestige du diplômé et la hargne du rebelle. La puissance du puncheur et l’élégance du styliste. La garantie culturelle de l’agrégé et la colère du croisé.

La posture réclame un certain courage, et Jourde n’en manque pas dans son rôle de défenseur solitaire des causes perdues.  Elle apporte aussi des gratifications, car l’anathème, à peine moins que la sottise, fait vendre, lui aussi.

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