« Elle s’appelait Tomoji », de Jirô Taniguchi

jiro-taniguchi-tomojiTopographie du pays de Tomoji

Le nouvel album de Jirô Taniguchi est au départ une œuvre de commande : il s’agissait de raconter la vie de Tomoji Uchida, créatrice d’un temple bouddhiste dans la région de Tokyo. Un temple que fréquente assidûment depuis trente ans la femme de Taniguchi, et où l’artiste aussi se rend de temps à autre en personne.

Il s’en est tenu pour finir à l’enfance de cette femme à la vie à la fois étonnante et banale au demeurant : étonnante si l’on s’en tient à cet épisode de la création d’un temple – dont on imagine les difficultés –, banale si l’on se réfère à ce qui nous est raconté, et qui a dû constituer le lot de bien des femmes japonaises au début du siècle dernier.

Elle s’appelait Tomoji nous arrive après les longues marches – oui, parfois les très longues marches de ses héros dans nombre d’albums plus ou moins anciens – du bien nommé Homme qui marche au Promeneur en passant par Le Gourmet solitaire et ses déambulations gastronomiques à la recherche de la soupe au miso idéale (la soupe au miso ou le Graal des jours d’une vie humblement parfaite). Ces héros sont bien souvent des hommes en errance, en mouvement.

À ma connaissance, voici le premier album de Taniguchi qui soit intégralement consacré à un personnage principal féminin – on a certes déjà rencontré dans l’œuvre de Taniguchi nombre de figures féminines merveilleuses, mais jamais avec ce degré de présence au monde. Une présence tranquille et déterminée, dans l’attente comme dans les questions qu’elle pose.

Continuer la lecture

« Still the Water », de Naomi Kawase & l’exposition Hokusai au Grand Palais

"Stil the Water", de Naomi KawasePour échapper à l’atmosphère délétère du moment, il faut aller voir l’exposition Hokusai au Grand Palais, puis le film de Naomi Kawase, Still the Water.

Katsushika Hokusai (1760-1849) est sans doute aujourd’hui l’artiste japonais le plus célèbre et le plus exposé dans le monde. Après la belle mais petite exposition au Centre culturel du Marais en 1980 (Le Fou de peinture. Hokusai et son temps), le Grand Palais lui consacre une rétrospective d’une ampleur toute particulière.

De Félix Bracquemond, premier artiste européen à copier des œuvres japonaises, qui reproduit sur un service de porcelaine les figures animales d’Hokusai, à Émile Gallé, en passant par Edmond de Goncourt et Pierre Loti (Madame Chrysanthème, 1887), les artistes et écrivains français ont joué un rôle déterminant dans la redécouverte de son art à la fin du XIXe siècle.

Leur intérêt pour cet artiste alors peu considéré dans son Japon natal a contribué fortement à la diffusion du japonisme dans les arts européens qui ont puisé des motifs dans les quinze volumes de Hokusai Manga pour tant de dessins, d’estampes et d’objets d’art. Les Impressionnistes, les Nabis (Vuillard, Bonnard …), l’Art nouveau recourent aux formats, aux motifs et aux paysages de ce recueil.

Nos élèves, si intéressés par les mangas, ne savent sans doute pas que cette anthologie de croquis conçus comme des manuels à l’usage des jeunes artistes constitue une sorte d’encyclopédie du vivant et de la vie quotidienne du Japon à la fin du XVIIIe siècle. Elle fait l’objet d’une présentation exceptionnelle à l’occasion du bicentenaire de la publication du premier de ses quinze volumes.

Continuer la lecture

« Les Combattants », de Thomas Caillez : le premier amour est un exercice de survie

"Les Combattants", de Thomas CaillezAvec Madeleine et Arnaud, ce ne sera pas « l’amour à la plage » comme le chantait le tube d’un été, fût-ce dans les Landes, sur les berges du lac de Contis où ces deux adolescents entament leur première « lutte ».

« La fille » (jouée par la comédienne, Adèle Haenel, celle-là même qui tenait la dragée haute à Sara Forestier dans Suzanne, 2013) s’est en effet convaincue d’adopter désormais le « mode survie » des soldats de commandos.

« Le garçon » (Kevin Azaïs) a moins de certitudes qu’elle quant à l’avenir apocalyptique du monde et à la nécessité de s’y préparer. De la mort, il n’a en tête, dès l’entame du film, que celle de son père « menuisier » auquel, avec son frère, il aurait tant voulu dédier un cercueil fabriqué dans du vrai bois de pin…

Continuer la lecture

« Wuthering Heights » («Les Hauts de Hurle-Vent»), d’Andrea Arnold

Affiche Les Hauts de HurleventDe 1920 à 2011, le cinéma a beaucoup fait pour populariser l’unique roman d’Emily Brontë, immense succès de librairie dès sa sortie en 1847.

Mais beaucoup de ces adaptations ne traitent pas les quarante années de l’histoire, s’arrêtant à la première génération de personnages.

De plus, elles faussent la tonalité du roman, réduit aux amours contrariées des deux héros, sans traiter la vengeance impitoyable d’Heathcliff (c’est le cas notamment de celle, particulièrement édulcorée, de William Wyler en 1939, avec Merle Oberon et Laurence Olivier).

Seul Jacques Rivette, quoique transposant l’intrigue dans le midi de la France, donne, dans Hurlevent (1985) une idée des sanglantes rivalités familiales qui s’ensuivent. Continuer la lecture