« Richard III », de Shakespeare, mis en scène par Thomas Ostermeier

richard-3Thomas Ostermeier a présenté à Avignon, après l’avoir monté à la Schaubühne de Berlin qu’il dirige, un Richard III qui sera de retour en France pendant la saison 2016-2017. La captation du spectacle est en ligne jusqu’au 13 octobre 2015 sur le site d’Arte.

Largement coupé, retraduit par l’écrivain allemand Marius von Mayenburg, le texte de Shakespeare n’a plus rien de la chronique historique mais il conserve une grande intensité dramatique.

Aucune des scènes les plus célèbres n’y manque et on entend même certains passages deux fois, en allemand d’abord, puis en anglais. C’est le cas du début : « Now is the winter of our discontent / Made glorious summer by this sun of York » et de la fin : « I shall despair. There is no creature loves me ; / And if I die, no soul shall pity me : / Nay, wherefore should they, since that I myself / Find in myself no pity to myself ? ».

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« Youth », de Paolo Sorrentino, ou la montagne magique

"Youth", de Paolo Sorrentino - l'École des lettresAprès la Rome décadente, futile et vaine de La Grande Bellezza, les personnages de Youth passent des vacances dans un luxueux hôtel au pied des Alpes suisses, et font penser aux pensionnaires du sanatorium de Thomas Mann.

Il s’agit d’un groupe hétéroclite, qui mêle deux catégories de personnages : les jeunes, plutôt mélancoliques – la fille du compositeur, le jeune acteur – et les vieux, tout aussi désenchantés.

En particulier deux octogénaires, amis ou amants : un chef d’orchestre (Michael Caine) qui, depuis longtemps, a renoncé à son métier. Et un cinéaste (Harvey Keitel) qui, lui, persiste, en compagnie d’assistants fidèles, à préparer son « film testament » que devrait interpréter sa star favorite.

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Antigone : celle qui choisit de dire non. Parcours de personnage en seconde professionnelle

"Antigone recouvrant le corps de Polynice", de Marie Stillman (1844 –1927)

« Antigone et Ismène enterrant Polynice », de Marie Stillman, 1873

Les enjeux d’Antigone
à travers les siècles
et son actualité dans les programmes

de seconde professionnelle

« Depuis le Ve siècle avant Jésus-Christ, la sensibilité occidentale a vécu les moments cruciaux de son histoire et de son identité en référence à la légende d’Antigone et à sa prolongation artistique et spéculative. »

Cette affirmation de George Steiner, qui a recensé plus de deux cents versions d’Antigone, marque à quel point le personnage et son mythe structurent en profondeur la pensée occidentale. Devenu depuis le XIXe siècle le « dénominateur commun conceptuel » de notre lecture à la fois de la psychologie collective, de la structure sociale et des codes symboliques, le mythe d’Antigone focalise tout particulièrement notre « économie de l’imaginaire ».

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La série des « Pozzis », de Brigitte Smadja, illustrée par Alan Mets. Un monde où tout est pozzible…

 couvmouchegabaritBrigitte Smadja a décidé un jour de tenter une expédition vers les territoires du merveilleux, ceux où tout est permis, après avoir longtemps arpenté ceux du réalisme. De sa complicité avec Alan Mets, au dessin coloré et si vivant, est né un nouveau monde, celui des Pozzis.

Nous y pénétrons, invités par Abel, dont le prénom biblique et l’initiale suggèrent des temps nouveaux. Le tome I endosse la promesse d’une histoire qui va durer, se compliquer, se développer…

À l’heure où paraissent les deux derniers épisodes de la série, explorons cet univers étrange, drôle et mystérieux.

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Lire et étudier «Ceux de 14». Hommage à Maurice Genevoix, cent ans après

Mis en avant

Maurice Genevoix, "Ceux de 14"Voilà cent ans, Maurice Genevoix, jeune officier d’infanterie de 23 ans, parti en campagne contre l’Allemagne dès août 1914, connaissait aux Éparges une expérience combattante douloureuse à plusieurs titres.

Ayant pourtant été témoin à plusieurs reprises de la mort reçue et donnée, de l’épreuve du feu au plus fort de batailles et d’offensives meurtrières, il est engagé en février 1915 avec le 106e RI de Chalons, au sud-est de Verdun, dans de terribles conditions. Le piton des Éparges et son point X se trouvent aux mains des troupes allemandes.

À l’est, la plaine de la Woëvre, à l’ouest, l’organisation défensive française. Pour les Allemands, il s’agissait de pouvoir couper les communications françaises et étouffer Verdun ; pour les Français, de réduire le saillant allemand.

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« Elle s’appelait Tomoji », de Jirô Taniguchi

jiro-taniguchi-tomojiTopographie du pays de Tomoji

Le nouvel album de Jirô Taniguchi est au départ une œuvre de commande : il s’agissait de raconter la vie de Tomoji Uchida, créatrice d’un temple bouddhiste dans la région de Tokyo. Un temple que fréquente assidûment depuis trente ans la femme de Taniguchi, et où l’artiste aussi se rend de temps à autre en personne.

Il s’en est tenu pour finir à l’enfance de cette femme à la vie à la fois étonnante et banale au demeurant : étonnante si l’on s’en tient à cet épisode de la création d’un temple – dont on imagine les difficultés –, banale si l’on se réfère à ce qui nous est raconté, et qui a dû constituer le lot de bien des femmes japonaises au début du siècle dernier.

Elle s’appelait Tomoji nous arrive après les longues marches – oui, parfois les très longues marches de ses héros dans nombre d’albums plus ou moins anciens – du bien nommé Homme qui marche au Promeneur en passant par Le Gourmet solitaire et ses déambulations gastronomiques à la recherche de la soupe au miso idéale (la soupe au miso ou le Graal des jours d’une vie humblement parfaite). Ces héros sont bien souvent des hommes en errance, en mouvement.

À ma connaissance, voici le premier album de Taniguchi qui soit intégralement consacré à un personnage principal féminin – on a certes déjà rencontré dans l’œuvre de Taniguchi nombre de figures féminines merveilleuses, mais jamais avec ce degré de présence au monde. Une présence tranquille et déterminée, dans l’attente comme dans les questions qu’elle pose.

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« L’Oubli », de Frederika Amalia Finkelstein : mémoire mécanique

Frederika Amalia Finkelstein, "L'Oubli"

C’est un roman qui dérange, qui trouble. Ce qui est une bonne chose. Il est le fait d’une jeune femme qui ne peut savoir du XXe siècle et de son horreur profonde que ce que les ultimes survivants peuvent en raconter.

C’est donc le roman d’une transition vers l’absence de témoins, vers l’oubli, l’enfouissement ou la négation. La parole tend à disparaître, ou à n’exister plus que dans les témoignages filmés ou enregistrés. C’est avec cette réalité, contre elle aussi, que Frederika Amalia Finkelstein écrit son premier roman.

La narratrice a entre vingt et vingt cinq ans, un nom proche de celui de l’auteur qui a aussi cet âge. Alma traverse Paris pendant une nuit, et cherche à oublier, en marchant : « Je le dis sans honte : je veux oublier, anéantir cette infâme Shoah dans ma mémoire et l’extraire comme une tumeur de mon cerveau. » Il suffit pourtant qu’elle annonce ce programme dans l’incipit pour que tout s’enclenche et que chacune de ses pensées s’associe à cet événement.

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« Harry Potter à l’école de la philosophie », de Marianne Chaillan

"Harry Potter à l'école de la philosophie", de Marianne ChaillanHarry Potter a déjà fait couler beaucoup d’encre. Je ne songe pas aux milliers d’articles qui lui ont été consacrés dans la presse mais seulement aux commentaires, plus ou moins heureux, qu’il a suscités.

Le premier essai notable aura été celui d’Isabelle Smadja, Harry Potter, les raisons d’un succès. L’auteure passait aux cribles de la philosophie, de la psychanalyse et de la sociologie les quatre premiers volumes de la série.

Isabelle Cani, dans Harry Potter ou l’anti Peter Pan, se livrait à une comparaison astucieuse entre les deux personnages éponymes, montrant que Peter Pan préfigurait le culte de l’éternelle jeunesse qui agite notre époque tandis qu’Harry Potter, après un long cheminement vers l’âge adulte, en assumait pleinement les contraintes et les valeurs.

L’essai de Marianne Chaillan, Harry Potter à l’école de la philosophie, publié dernièrement chez Ellipses, confirme en partie la thèse d’Isabelle Cani et démontre une nouvelle fois, si besoin en était, la richesse d’une œuvre qui, tout en s’inscrivant pleinement dans notre temps, a su intégrer de façon ludique les héritages philosophiques et culturels de la civilisation occidentale.

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