Rêver kayak – une relecture à contre-courant du film de Bruno Podalydès, « Comme un avion »

"Comme un avion", de Denis Podalydès« Over an ocean away
Like salmon
Turning back for Nayram
… »

​Robert Wyatt, Maryan, Shleep, 1997.

 

À vous qui assurément l’avez déjà vu sans doute, je propose de revenir quelques semaines en arrière lorsque – le cœur en fête et le sourire aux yeux j’espère – vous sortiez dans la nuit de juin de la salle de cinéma où vous veniez de voir Comme un avion, film gai et pagaie à la fois.

Avec une grande liberté de ton et d’écriture, et sous de faux airs de légèreté, Bruno Podalydès nous fait vivre utopie et désir une heure trois quarts durant. Retour à Bounoure, donc, retour à Barchet, retour à Nayes, et rame ! Rame, rame, rameur, ramons – comme dans la chanson, même si c’est Moustaki et Bashung (grands disparus désormais hors du temps) plutôt qu’Alain Souchon (grand vivant) que nous donne à entendre la bande très originale du film (Le Temps de vivre et Vénus, choix qui ne sont pas anodins…).

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Madame de Sévigné, lettres du 3 au 11 mars 1671

Mme de Sévigné, par Claude Lefèbvre

Mme de Sévigné, par Claude Lefèbvre,
musée Carnavalet

Nous proposons ici une étude littéraire de trois lettres de Mme de Sévigné adressées à Mme de Grignan, un mois après son départ pour la Provence

Ces lettres correspondent donc à un éloignement dont la durée permet à la fois de mesurer la douleur désormais lestée d’une certaine épaisseur de temps et de prendre acte de la régularité d’un commerce destiné à la compenser.

Ce jeu de balancier délimite l’espace rhétorique au sein duquel se joue la communication entre la mère et la fille. L’écriture de la lettre se manifeste comme l’expression d’un échange à distance équivalant à une conversation avec un absent. En cela, ces lettres, comme le reste de la correspondance de Mme de Sévigné, répondent à la définition canonique de l’échange épistolaire. Cette définition peut cependant s’infléchir lorsque l’on examine la manière d’écrire des deux femmes.

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« Je ne retrouve personne », d’Arnaud Cathrine

Faire la solitude

Il y a cinquante ans, à Villerville, un homme venait retrouver une petite fille. Mais il rencontrait aussi un restaurateur bourru avec qui il faisait une fête mémorable dans le village. C’était pour le compte d’un film, Un singe en hiver, d’Henri Verneuil, et nul n’a oublié la corrida improvisée par Belmondo, ou la saoulerie avec Gabin.

Aurélien Delamare a le souvenir de ces faits, mais plus rien de tel ne se déroulera dans son village natal. Il est venu là sur l’injonction de Cyrille, son frère aîné, le « régent » comme il l’appelle, et il vient vendre la maison familiale ; leurs parents vivent désormais à Nice et nul ne vit plus dans la maison au bord de la mer.

Aurélien est romancier, il a publié un livre qu’il n’aime guère et dont il devrait pourtant assurer la promotion. Il a prévu de ne rester qu’une nuit. Il y passera l’automne et l’hiver, « faisant la solitude » plutôt que la trouvant, selon la formule de Marguerite Duras dans Écrire. Et de la solitude à l’isolement, il n’est qu’un pas qu’il franchira dans cette saison qui s’achève avec le retour provisoire de toute la famille, pour vider la maison pendant les fêtes de fin d’année. Lire la suite

Une histoire d’amours : « La tristesse durera toujours », d’Yves Charnet

yves-charnet-la-tistesse-durera-toujoursC’est un livre en morceaux, le livre d’un homme qui a beaucoup perdu et, d’abord, une vieille dame qui fut comme sa grand-mère, à La Charité-sur-Loire, nom composé pour lui puisqu’il y est à la fois question du fleuve près duquel il aime rêver et d’une attitude ou d’un état qu’il connaît.

La tristesse durera toujours est une phrase qu’aurait prononcée Van Gogh. Maurice Pialat la reprend dans À nos amours et Yves Charnet semble vivre avec, dans une mélancolie qui nous atteint ; le propre des textes autobiographiques qui nous touchent est de brasser l’universel. Et Charnet, comme tous ses maîtres, est notre proche ou prochain. Lire la suite