« Au bord des fleuves qui vont », d’Antonio Lobo Antunes

"Au bord des fleuves qui vont", d'Antonio Lobo AntunesFleuves et flux

En 2007, Antonio Lobo Antunes est atteint d’un cancer. Il passe plusieurs semaines à l’hôpital et subit examens et opération. Ce sont ces quatorze jours qui s’écoulent entre le 21 mars et le 4 avril dont on lit le récit dans Au bord des fleuves qui vont.

Le récit, façon de parler. Rien n’est plus étranger à l’écrivain portugais que le témoignage méthodique, chronologique et précis des faits. Tout ce qu’il a vécu – et c’est vrai de la guerre en Angola rapportée par exemple dans Le Cul de Judas comme de cette expérience de la maladie –, tout est transformé, reconstruit en un flux d’images, de réminiscences, de paroles sorties du temps et retrouvées.

La maladie et souvent la douleur sont là qui engendrent l’écriture : « Conscient que la pluie s’était arrêtée, des gouttes faisaient partie de la vitre sans autres gouttes par-dessus, il sentait l’urine dans la sonde, elle ne lui appartenait pas, elle ne faisait que le traverser ces souvenirs et ces idées, le passé lointain, le présent indifférent, le futur inexistant, des wagons et des wagons sur une ligne secondaire sans roues ni portières, si on lui demandait son nom il hésiterait, si d’aventure il avait un nom la sonde l’emporterait jusqu’à une poche graduée et lui de nouveau sans nom, le vélo dans la poche, sa grand-mère dans la poche, sa mère dans la poche. »

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« Elle s’appelait Tomoji », de Jirô Taniguchi

jiro-taniguchi-tomojiTopographie du pays de Tomoji

Le nouvel album de Jirô Taniguchi est au départ une œuvre de commande : il s’agissait de raconter la vie de Tomoji Uchida, créatrice d’un temple bouddhiste dans la région de Tokyo. Un temple que fréquente assidûment depuis trente ans la femme de Taniguchi, et où l’artiste aussi se rend de temps à autre en personne.

Il s’en est tenu pour finir à l’enfance de cette femme à la vie à la fois étonnante et banale au demeurant : étonnante si l’on s’en tient à cet épisode de la création d’un temple – dont on imagine les difficultés –, banale si l’on se réfère à ce qui nous est raconté, et qui a dû constituer le lot de bien des femmes japonaises au début du siècle dernier.

Elle s’appelait Tomoji nous arrive après les longues marches – oui, parfois les très longues marches de ses héros dans nombre d’albums plus ou moins anciens – du bien nommé Homme qui marche au Promeneur en passant par Le Gourmet solitaire et ses déambulations gastronomiques à la recherche de la soupe au miso idéale (la soupe au miso ou le Graal des jours d’une vie humblement parfaite). Ces héros sont bien souvent des hommes en errance, en mouvement.

À ma connaissance, voici le premier album de Taniguchi qui soit intégralement consacré à un personnage principal féminin – on a certes déjà rencontré dans l’œuvre de Taniguchi nombre de figures féminines merveilleuses, mais jamais avec ce degré de présence au monde. Une présence tranquille et déterminée, dans l’attente comme dans les questions qu’elle pose.

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« Alabama Monroe », de Felix van Groeningen

felix-van-groeningen-alabama-monroeLe film du réalisateur belge Felix van Groeningen Alabama Monroe relate avant tout une histoire d’amour fusionnel, dans l’arrière-pays flamand, entre deux musiciens country, le joueur de banjo Didier et la tatoueuse Élise.

Après La Merditude des choses (2009), portrait plein d’outrance burlesque et de noire mélancolie d’une famille adonnée à la bière et à l’abjection, le cinéaste change de genre et d’univers pour donner un film poétique et émouvant sur un mariage fougueux, détruit par l’adversité.

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Écrire sur un vivant : « Le Vieux Roi en son exil », d’Arno Geiger

Au moment où ce récit a paru, le père d’Arno Geiger vivait toujours. L’auteur-narrateur tenait à ce qu’August Geiger soit encore là, parce que « comme tout homme, [il] mérite que son destin reste ouvert ».

Pourtant, quand on lit ce récit sur un vieil homme atteint d’Alzheimer, on se doute que son destin est loin de l’être. Le nom de cette maladie ne doit pas pourtant pas effrayer le lecteur ou déterminer la façon dont il lit ce livre. Le ton presque égal de l’auteur, la douceur avec laquelle il traite de ce thème en font un livre plein de beauté, de sérénité et de justesse.

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