« Jane Eyre », de Cary Fukunaga

Étrange fascination que celle exercée par les sœurs Brontë sur le cinéma.

Leur vie a inspiré à André Téchiné en 1979 l’un de ses meilleurs films et leur œuvre n’a cessé d’être adaptée, sans doute à cause de son mélange exceptionnel de romantisme, de tragique et de gothique.

L’Hollywood de l’âge d’or y a mieux réussi que la Grande-Bretagne des années 70-90 en faisant filmer en 1939 Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent) d’Emily par William Wyler, avec Laurence Olivier et Merle Oberon, puis en donnant naissance à la brumeuse et gothique  Jane Eyre de Charlotte, adaptée par Robert Stevenson en 1943, avec une Joan Fontaine raffinée face à un Orson Welles plus sauvage que nature. Continuer la lecture

« Bel-Ami », de Declan Donnellan et Nick Ormerod

L’idée aurait été bonne de donner à voir le personnage d’arriviste créé par Maupassant comme un vampire vivant aux dépens de ses victimes, féminines principalement. L’idée n’a pas été retenue pour cette nouvelle adaptation du roman, mais elle est sous-jacente car on sait que chaque comédien est la somme des rôles qu’il a interprétés et Robert Pattinson est encore identifié dans la conscience des spectateurs au séduisant mort-vivant de Twilight.

En réalité, non seulement les deux metteurs en scène britanniques Declan Donnellan et Nick Ormerod n’exploitent pas cette veine pour leur premier long métrage, mais ils adoucissent singulièrement la figure cynique de Duroy. De famille normande et pauvre, il a raté sa carrière militaire, n’a pas d’éducation ni de culture et se trouve entraîné malgré lui dans le sillage de son ami Forestier, journaliste en vue dont la femme a écrit tous les articles et accepte de prêter sa plume à ce débutant si joli garçon.

Jouant auprès de lui le rôle d’initiatrice que joue auprès de Rastignac Mme de Beauséant, elle lui explique avec grâce qu’il ne peut arriver que par les femmes. Reconnaissant et amoureux, il se montre docile presque malgré lui en prenant pour maîtresse Clotilde de Marelles, dont la fillette le surnomme Bel-Ami.

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« Faust », d’Alexandre Sokourov

La fortune du Faust de Goethe est aussi impressionnante au cinéma qu’au théâtre ou à l’opéra, la version filmique la plus prestigieuse étant celle de Murnau (1926) – avec Emil Jannings dans le rôle de Méphisto –, célèbre par son impressionnisme poétique.

Alexandre Sokourov s’approprie les deux pièces de Goethe, Faust I (1808) et Faust II (1832) – très différentes, la seconde étant plus politique et sociale que personnelle –, pour les intégrer à sa tétralogie sur le pouvoir composée de Moloch (sur Hitler, 1999), Taurus (sur Lénine, 2001), Le Soleil (sur l’empereur Hirohito, 2005). On peut donc penser d’emblée que l’insertion d’un personnage de fiction dans cette galerie de monstres politiques bien réels est destinée à confirmer sa valeur emblématique. Continuer la lecture

150e anniversaire de la publication des « Misérables », de Victor Hugo

En 1862, Victor Hugo, exilé à Guernesey, reçoit les premières épreuves des Misérables dont la rédaction a été amorcée dix ans plus tôt. Un contrat a en effet été prévu l’année précédente avec l’éditeur bruxellois Albert Lacroix qui en publiera les dix volumes.

De nombreuses manifestations sont prévues pour commémorer cet événement qui prend un relief particulier avec les effets sociaux de la crise économique en France et en Europe, et certains commentateurs n’hésitent pas à rapprocher la colère des « misérables »  de celle des « indignés »…

 

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« Balzac à vingt ans » ou le génie en marche

Qui est Balzac en 1819 ? Décèle-t-on en lui le génie qui va révolutionner le roman moderne ? C’est à ces questions qu’Anne-Marie Baron répond avec enthousiasme dans un petit ouvrage paru Au diable Vauvert, Honoré de Balzac à vingt ans. L’esclave de sa volonté.

Essai biographique, le livre se lit comme un roman et, pour qui – comme c’était mon cas – a délaissé l’œuvre du grand romancier depuis longtemps, voilà une formidable incitation à la revisiter. Continuer la lecture

Émile Zola, « Mes Haines »

Émile Zola par André Gill (1878)

Notre époque de consensus mou ou de dérision paresseuse aurait bien besoin d’une voix forte qui sache exprimer son rejet des fausses valeurs en de tels termes : « Je hais les railleurs malsains, les petits jeunes gens qui ricanent, ne pouvant imiter la pesante gravité de leurs papas. »

À tous ceux qui se lamentent sur la prétendue médiocrité des créations contemporaines, on devrait faire entendre la même voix vengeresse : « Je hais les sots qui font les dédaigneux, les impuissants qui croient que notre art et notre littérature se meurent de leur belle mort. Ce sont les cerveaux les plus vides, les  cœurs les plus secs, ces gens enterrés dans le passé… »

Enfin, les « chiens de garde » modernes et les adeptes du prêt à penser devraient ouvrir leurs oreilles à de salutaires imprécations : « Je hais les cuistres qui nous régentent, les pédants et les ennuyeux qui refusent la vie. Je suis pour les libres manifestations du génie humain. […] Les sots qui n’osent regarder en avant regardent en arrière. »

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Les « Cahiers de poèmes » d’Emily Brontë

Cioran disait d’Emily Brontë, «Tout ce qui émane d’Elle a la propriété de me bouleverser. Haworth est mon lieu de pèlerinage ». Il pointait ainsi, laconiquement selon son habitude, ce qui fait la singularité d’une œuvre.

L’œuvre d’Emily Brontë, c’est la conjugaison d’un lieu, une sorte de désert battu par les vents où la mort pèse du ciel comme un couvercle – obligeant les vivants à déployer une énergie surhumaine pour simplement exister – et du génie visionnaire d’une femme dont la voix nous atteint encore avec la force d’un uppercut.

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Théophile Gautier entre la scène et le roman

Gautier par Philippe Dumas © l’école des loisirs

Le bicentenaire de la naissance de Théophile Gautier est l’occasion de revisiter une œuvre qui, malgré la familiarité de ses thèmes et de ses figures, demeure méconnue.

L’École des lettres propose dans son numéro de novembre l’étude de trois romans de Gautier: Mademoiselle de Maupin (1835-1836), Le Roman de la momie (1858) et Le Capitaine Fracasse (1863).

Ce dossier définit les principaux constituants de l’écriture romanesque, le roman historique en tant que genre, et suggère comment entraîner les élèves de collège à la rédaction de scènes intégrant dialogue et description.

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