Le yin et le gang : « A Most Violent Year », de J.C. Chandor

"A most violent year", de J.-C. ChandorA Most Violent Year (2014) est un thriller feutré, accessoirement un film en costumes d’une certaine manière – avec des moments de concentré de violence qui constituent la grande réussite de son scénario : il s’agit de scander la marche des personnages vers leur accomplissement de moments ou d’instants qui les révèlent pour ce qu’ils sont vraiment.

Ainsi Abel (allusion biblique, et on notera que l’étymologie de ce nom en appelle aux notions de « souffle » ou d’« existence précaire » –  l’ironie n’étant jamais totalement absente du propos de J.C. Chandor, fût-ce au milieu d’une tragédie), ainsi Abel s’adapte-t-il lui aussi aux circonstances, en dépit de son discours… Il est comme tout le monde, à commencer par le procureur, dont on pressent qu’il est plus corrompu encore peut-être que tous les autres – car insidieusement, politique oblige.

En fait, ce qui frappe dans A Most Violent Year, c’est l’absence de liberté dans un pays qui se proclame le chantre de la libre entreprise. Chandor propose une vision très pessimiste du libéralisme : la lutte de tous contre tous. Ce n’est pas nécessairement une mafia extérieure qui gangrène le système. Les voleurs agissent isolés, de tout-petits commerçants, ou petits artisans du crime si vous préférez (trois morts violentes « seulement » dans le film, par accident et par suicide). Mais on trouve immanquablement à qui revendre la marchandise.

Tous coupables (souvenir du Cercle rouge de Melville), au moins potentiellement puisque nous ne connaîtrons pas les coupables – pour une raison assez simple, mais je ne peux vous en dire plus.

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“Black Coal”, de Diao Yinan

"Black Coal", de Diao YinanAvec A touch of sin, le cinéaste chinois Jia Zhangke avait signé l’an dernier une fresque politique saisissante sur la montée de la violence dans son pays, comédie humaine formée de séquences sans lien où la colère et l’exaspération du peuple étaient filmées comme dans les films de genre.

Cette année son compatriote Diao Yinan, après avoir réalisé Uniform (2003) et Train de nuit (2007), revient avec un film policier tout aussi ténébreux que son précédent.

Black Coal se réclame du film noir, mais en subvertit les codes pour dresser un sombre tableau de la Chine contemporaine.

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« L’Esthétisation du monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste », de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy

gilles-lipovetsky-jean-serroy-l-esthetisation-du-mondeEntre les mots capitalisme et artiste, il ne semble pas y avoir une grande affinité sémantique. Le premier renvoie à des pratiques de thésaurisation, d’exploitation économiques, de rentabilité. Le second évoque une bohème nonchalante, une créativité désintéressée, un culte idéaliste du beau.

Dans ce solide ouvrage paru chez Gallimard, les sociologues de la vie contemporaine Gilles Lipovetsky et Jean Serroy ont associé ces termes apparemment éloignés pour dessiner les contours d’une étrange planète nommée hypermoderne dans laquelle valeur économique et valeur esthétique se mêlent, voire se confondent.

Or, cette improbable planète où la sensibilité se mesure en dollars, où l’émotion devient un marché, cette planète qu’on croirait imaginaire, est la nôtre, celle du XXIe siècle, âge d’or d’une consommation délirante qui habille les produits des parures clinquantes de l’art.

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« À nous de jouer ! », de Stéphane Hessel

stephane-hessel-a-nous-de-jouerAu moment même où, à plus de quatre-vingt-quinze ans, le très jeune Stéphane Hessel décidait de prendre congé de la vie, les éditions Autrement faisaient paraître un opuscule, qu’on déclarera posthume, dans lequel l’auteur du fameux Indignez-vous ! donnait quelques pistes pour passer à l’action et affronter la crise économique et financière qui bouleverse le monde.

L’ouvrage, assez disparate et traduit de l’allemand, est composé de quatre parties précédées d’une courte préface à l’édition française. D’abord, une présentation générale due à Roland Merk, écrivain et journaliste se partageant entre Bâle et Paris ; puis la retranscription du discours prononcé à Zurich le 27 octobre 2011, sous le titre « Appel aux indignés de cette terre » ; suit la discussion avec le public dirigée par le journaliste André Marty ; enfin, un dialogue assez consistant avec Roland Merk intitulé : « Ayez de la compassion ! Au seuil de la société mondiale. »

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Aurélien Bellanger, « La Théorie de l’information »

Qui se rappelle l’entrée du mot télématique dans notre vocabulaire ? Et celui d’Internet ? et chat ? ou Web ?

Le premier roman d’Aurélien Bellanger, La Théorie de l’information rappelle leur naissance, et celle d’une industrie qui a changé le monde.Quarante ans de notre siècle et du précédent sont racontés dans ce gros roman qui vulgarise et passionne, à la façon de Balzac, Verne, et du meilleur Houellebecq.

De l’invention du Minitel aux convergences entre technologies de pointe et sciences cognitives, on retrouve tout ce qui a bouleversé nos existences. C’est sidérant, et tout l’art du romancier consiste à le rendre accessible et vivant. Jusqu’aux soixante dernières pages qui passionneront surtout les lecteurs férus d’anticipation ou de science-fiction. Elles racontent la fin de Pascal Ertanger, héros de cette épopée, milliardaire aux rêves fous, situé, dans le prologue, parmi de richissimes célébrités comme Steve Jobs, Bill Gates, Brin et Page, les créateurs de Google.

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