Le yin et le gang : « A Most Violent Year », de J.C. Chandor

"A most violent year", de J.-C. ChandorA Most Violent Year (2014) est un thriller feutré, accessoirement un film en costumes d’une certaine manière – avec des moments de concentré de violence qui constituent la grande réussite de son scénario : il s’agit de scander la marche des personnages vers leur accomplissement de moments ou d’instants qui les révèlent pour ce qu’ils sont vraiment.

Ainsi Abel (allusion biblique, et on notera que l’étymologie de ce nom en appelle aux notions de « souffle » ou d’« existence précaire » –  l’ironie n’étant jamais totalement absente du propos de J.C. Chandor, fût-ce au milieu d’une tragédie), ainsi Abel s’adapte-t-il lui aussi aux circonstances, en dépit de son discours… Il est comme tout le monde, à commencer par le procureur, dont on pressent qu’il est plus corrompu encore peut-être que tous les autres – car insidieusement, politique oblige.

En fait, ce qui frappe dans A Most Violent Year, c’est l’absence de liberté dans un pays qui se proclame le chantre de la libre entreprise. Chandor propose une vision très pessimiste du libéralisme : la lutte de tous contre tous. Ce n’est pas nécessairement une mafia extérieure qui gangrène le système. Les voleurs agissent isolés, de tout-petits commerçants, ou petits artisans du crime si vous préférez (trois morts violentes « seulement » dans le film, par accident et par suicide). Mais on trouve immanquablement à qui revendre la marchandise.

Tous coupables (souvenir du Cercle rouge de Melville), au moins potentiellement puisque nous ne connaîtrons pas les coupables – pour une raison assez simple, mais je ne peux vous en dire plus.

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Enseigner le génocide des Tutsi au Rwanda, du collège à l’université

Enseigner le génocide des Tutsis au RwandaLe génocide des Tutsi au Rwanda de 1994, dont on vient de commémorer les vingt ans, est l’occasion de s’interroger sur ses représentations et son enseignement, en France notamment.

Les programmes d’histoire récents (classes préparatoires de CAP – BOÉN numéro 8 du 25 février 2010) font une place explicite à l’événement et à la démarche comparatiste qui permet de rendre compte des caractéristiques propres à une politique génocidaire dans une perspective citoyenne. Ils ouvrent ainsi la possibilité d’étudier en parallèle les génocides des Arméniens, des Juifs et des Tutsi, en soulignant leurs points communs mais aussi leurs différences.

Le programme de la classe de terminale du baccalauréat professionnel (BOÉN numéro 2 du 19 février 2009) mentionne explicitement le Rwanda dans le cadre du cours « Le monde depuis le tournant des années 1990 » : « On insiste sur les crises qui marquent le début de cette nouvelles période : génocides en Afrique et en Europe – Rwanda, Srebrenica. »

Mais qu’en est-il de la réalité de cet enseignement dans les classes françaises, y compris dans d’autres disciplines que l’histoire ? En philosophie, et bien sûr en français, où la réflexion sur le monde des valeurs est au cœur des programmes du collège et du lycée par la lecture des textes ainsi que par l’analyse du discours (notamment du discours argumentatif de la troisième à la première).

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« Michael Kohlhaas », d’Arnaud Des Pallières

Des-Pallieres-Michael-KohlhaasIl faut rendre grâce aux sélectionneurs du dernier Festival de Cannes d’avoir programmé en compétition officielle le film d’Arnaud Des Pallières.Dommage seulement que le jury n’ait pas jugé bon d’attribuer au moins un prix d’interprétation à la performance de Mads Mikkelsen (mais il l’avait obtenu l’an dernier).

S’il est inconnu du grand public, ce cinéaste s’est signalé depuis longtemps à l’attention des critiques par une œuvre exigeante caractérisée par le choix de sujets humanistes et par un incontestable talent pour la mise en scène.

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« Blackbird » de Jason Buxton

jason-buxton-blackbirdL’un des plus beaux films de l’année sur l’adolescence et ses déboires risque de passer inaperçu. Il s’agit du premier film du Canadien Jason Buxton avec un casting de débutants, à ne pas confondre avec le film de Stefan Ruzowitzky intitulé en France Blackbird (2012).

Blackbird signifie « merle noir » et cet oiseau symbolise l’aliénation. Il a d’ailleurs donné son titre à une célèbre chanson des Beatles, décrivant un « oiseau noir chantant dans le calme de la nuit » (« blackbird singing in the dead of night »), que Paul Mac Cartney exhorte à utiliser ses ailes brisées et à apprendre à voler, puisqu’« [il n’attendait] que ce moment pour s’envoler et être libre » (« you were only waiting for this moment to arise/to be free »). Cet oiseau métaphorique se débattant pour prendre son vol illustrait les efforts des Afro-Américains pour faire entendre leurs droits depuis les années 1950.

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« Outreau, l’autre vérité », de Serge Garde

outreau-l-autre-veriteOutreau, outrance, outrage

 J’ai vu lundi 11 mars à 15 h 40, dans une petite salle du Saint-Lazare Pasquier, le film de Serge Garde, Outreau, l’autre vérité, sorti mercredi 6 dans une vingtaine de salles françaises, dont cinq parisiennes. Quinze jours plus tard, il n’est déjà plus programmé que dans un seul cinéma à Paris, l’Espace Saint-Michel. Aucune chaîne de télévision n’envisage de le diffuser.

Abasourdie, édifiée, après la séance, je commence à en parler autour de moi et, aussitôt, les réactions de défiance fusent : « Ah oui, Outreau ? Il paraît qu’il est partial, ce film, très subjectif. » Voilà ce qui me décide à prendre la plume. Ici, à cet endroit de lecture où nous nous retrouvons, professeurs, instituteurs, écrivains, lecteurs, bibliothécaires, éditeurs et libraires, nous tous qui travaillons avec, pour les enfants, et, surtout, sans toujours en avoir conscience, grâce à eux. Continuer la lecture

« Arrêtez-moi », de Jean-Paul Lilienfeld

jean-paul-lilienfeld-arretez-moiUlcéré par la violence ordinaire, Jean-Paul Lilienfeld a décidé de s’y attaquer.

Après avoir écrit et joué L’Œil au beur(re) noir, de Serge Meynard, en 1987, film sur le racisme au quotidien, il a réalisé des comédies comme XY, drôle de conception (1996), HS Hors Service (2001), et des films pour la télévision. Mais c’est La Journée de la jupe (2008) qui l’a fait connaître au grand public.  Isabelle Adjani y campait une enseignante dépassée qui, à la suite d’un quiproquo, prend sa classe en otage.

Les statistiques sur les violences domestiques à l’encontre des femmes ont convaincu le cinéaste de renouveler l’expérience du drame en adaptant pour l’écran Les Lois de la gravité, roman de Jean Teulé, sur la maltraitance conjugale.

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