« Les Héritiers », de Marie-Castille Mention-Schaar

"Les Héritiers", de Marie-Castille Mention-SchaarPorté à bout de bras par une grande comédienne, Ariane Ascaride, Les Héritiers, de Marie-Castille Mention-Schaar est un beau sinon un grand film. Son titre même est un acte de foi dans la transmission des valeurs dans l’École de la République, malgré toutes les différences culturelles, religieuses et sociales.

Le film commence pourtant bien mal dans ce lycée Léon-Blum de Créteil, où une jeune fille vient récupérer son attestation de réussite au bac. La conseillère d’éducation et le proviseur lui refusent l’entrée dans l’établissement parce qu’elle porte un foulard.

Ils appliquent le règlement certes, mais cette scène emblématique illustre la limite du dialogue autour de deux principes tout aussi forts l’un que l’autre : la liberté d’expression et le principe de laïcité.

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Enseigner le génocide des Tutsi au Rwanda, du collège à l’université

Enseigner le génocide des Tutsis au RwandaLe génocide des Tutsi au Rwanda de 1994, dont on vient de commémorer les vingt ans, est l’occasion de s’interroger sur ses représentations et son enseignement, en France notamment.

Les programmes d’histoire récents (classes préparatoires de CAP – BOÉN numéro 8 du 25 février 2010) font une place explicite à l’événement et à la démarche comparatiste qui permet de rendre compte des caractéristiques propres à une politique génocidaire dans une perspective citoyenne. Ils ouvrent ainsi la possibilité d’étudier en parallèle les génocides des Arméniens, des Juifs et des Tutsi, en soulignant leurs points communs mais aussi leurs différences.

Le programme de la classe de terminale du baccalauréat professionnel (BOÉN numéro 2 du 19 février 2009) mentionne explicitement le Rwanda dans le cadre du cours « Le monde depuis le tournant des années 1990 » : « On insiste sur les crises qui marquent le début de cette nouvelles période : génocides en Afrique et en Europe – Rwanda, Srebrenica. »

Mais qu’en est-il de la réalité de cet enseignement dans les classes françaises, y compris dans d’autres disciplines que l’histoire ? En philosophie, et bien sûr en français, où la réflexion sur le monde des valeurs est au cœur des programmes du collège et du lycée par la lecture des textes ainsi que par l’analyse du discours (notamment du discours argumentatif de la troisième à la première).

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« Englebert des collines », de Jean Hatzfeld

"Englebert des collines", de Jean Hatzfeld« Même les animaux sauvages
refusaient de voir ça. »

« Souvent les rêves me rappellent ma mère, mon père. » La phrase est dite par Englebert, l’homme qu’a accompagné et écouté Jean Hatzfeld à Nyamata, au Rwanda. Pourtant, à la lire, on penserait au Garçon qui voulait dormir, de Aharon Appelfeld ou à d’autres romans ou récits de rescapés de la Shoah.

Qu’elle figure dans un texte ou l’autre dit la proximité entre ces génocides, l’un conduit il y a plus de soixante dix ans, l’autre il y aura vingt ans, le 7 avril prochain.

Journaliste à Libération au moment du crime, Hatzfeld a découvert le Rwanda en août 1994. Et quelques années après, il a vécu dans le pays, dans la campagne, écoutant d’abord les survivants, puis les meurtriers, racontant les retrouvailles dans les villages.

Cette trilogie, rééditée en un volume aux Éditions du Seuil, fait partie de ces grands livres du XXe siècle qui sont autant de stèles dédiées aux morts, et autant de paroles contre l’oubli, la banalisation ou la négation.

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Marc Olivier Baruch, « Des lois indignes ? Les historiens, la politique et le droit »

Marc-Olivier Baruch, "Des lois indignes ? Les historiens, la politique et le droit"Nous aurions presque oublié, alors que la chose fit grand bruit dans le landernau universitaire et politique. En décembre 2005, quelques-uns de nos plus éminents historiens, dont certains professeurs au Collège de France, des académiciens et jusqu’à un ancien ministre apposaient leur signature au bas d’un manifeste collectif  intitulé Liberté pour l’histoire.

Il s’agissait de s’élever contre une série de lois jugées « indignes de la République » car attentatoires à la liberté de pensée et d’expression des historiens. Une disposition gouvernementale (vite abrogée) avait cristallisé l’émotion, en partie légitime, de la corporation, celle qui prétendait imposer à l’école de souligner « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ».

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« Sonnenschein », de Daša Drndić : dans la spirale de l’Histoire

Sonnenschein-Dasa-DrndicHaya Tedeschi est une vieille femme. Elle attend.

À ses pieds, une immense corbeille rouge remplie de photos, de coupures de presse, de documents divers. Son attente, au début du roman, est « notre attente ».

Et, au fil des cinq cents pages de Sonnenschein, « roman documentaire » qu’on lit sans s’arrêter, notre impatience grandit.

Qu’est devenu Antonio Tedeschi, ce fils qu’elle a eu de Kurt Franz en 1944 ? Continuer la lecture

« L’Iroquois blanc », de Jean-Pierre Tusseau

jean-pierre-tusseau-l-iroquois-blancJean-Pierre Tusseau, qui nous avait habitués à ses élégantes traductions de romans médiévaux, nous surprend avec un roman d’aventures historique qui a pour cadre la Nouvelle-France (le Québec) du XVIIe siècle, L’Iroquois blanc.

Le héros, Guillaume, jeune apprenti charpentier, est maltraité par son maître, un alcoolique brutal et sans scrupule. C’est donc tout naturellement qu’il rêve de partir sur l’un de ces bateaux qui transitent dans le port de Rouen. La ville, nous dit le narrateur, conserve encore le souvenir d’un jeune chef indien d’Amérique du Nord, écho probable aux fameux cannibales de Montaigne (« Trois d’entre eux […] furent à Rouen… », Essais, I, 31.).

Il faut dire que le héros, dont l’intelligence a été remarquée par le père Lassère, a appris à lire. Il admire l’esprit aventureux de Marco Polo et les récits pleins de verve de Samuel de Champlain : ce dernier, quelques années auparavant, n’a-t-il pas exploré les rivages d’Amérique avant de fonder la ville de Québec ? Continuer la lecture

« Aurais-je été résistant ou bourreau ? », de Pierre Bayard

pierre-bayardPierre Bayard, professeur de littérature à l’université Paris VIII et psychanalyste, aime les sujets décoiffants, présentés en des titres accrocheurs, de préférence interrogatifs : Qui a tué Roger Ackroyd ? (1998), Comment améliorer les œuvres ratées ? (2000), Et si les œuvres changeaient d’auteurs ? (2010) et, le plus connu du genre, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (2007).

Dans la plupart des cas, le contenu de ces ouvrages ne tient pas vraiment la promesse de leurs titres et s’adresse moins au grand public, impatient de découvrir la réponse à une question inattendue, qu’à des spécialistes, de littérature essentiellement, prêts à se lancer, par des voies détournées, dans une étude plus sérieuse que ne l’annonce l’emballage.

La couverture austère des Éditions de Minuit, et le prestigieux catalogue de la maison, sont d’ailleurs là pour dissiper toute velléité de lecture légère ou divertissante.…. Continuer la lecture

« L’Élimination », de Rithy Panh, avec Christophe Bataille

Nous ressentons, face à l’insoutenable témoignage que nous livre Rithy Panh dans son ouvrage L’Élimination, le même trouble, le même embarras et la même suffocation qu’en présence des récits, plus ou moins anciens, que des rescapés ou des témoins nous ont rapportés de leur expérience de l’extrême, celle de l’horreur concentrationnaire ou de la furie exterminatrice.

Même choc et même sidération que lorsque nous lûmes les textes de Robert Antelme, de Primo Levi, d’Élie Wiesel,  de Varlam Chalamov ou, plus près de nous, de Jean Hatzfeld.

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