Pierre Daix, « Aragon retrouvé (1916-1927) »

Pierre Daix, "Aragon retrouvé"Pierre Daix, qui nous a quittés à la fin de l’année dernière, nous laisse un nombre considérable de livres (plus de soixante-dix) dont, parmi ses nombreux essais, plusieurs consacrés à deux créateurs importants du XXsiècle qu’il a personnellement bien connus, Pablo Picasso et Louis Aragon.

Son ultime ouvrage, à partir d’un manuscrit achevé à la veille de sa mort, porte sur l’écrivain et vient compléter la solide biographie publiée en 1975, reprise et augmentée à deux reprises (1994 et 2004) et complétée, il y a peu (2009), par Aragon avant Elsa.

Lire la suite

En relisant Guy Debord, cinquante ans après

"La Société du spectacle", de Guy DebordUn récent numéro de l’École des lettres rendait compte des débats organisés autour du livre de Andrew Hussey, Guy Debord. La Société du spectacle et son héritage punk (Éditions Globe). Cette lecture a réveillé en moi l’écho de toutes les références  à l’Internationale situationniste et à Guy Debord entendues en Mai 1968. Cela m’a donné envie de relire, avec bien des années de recul, les écrits de ce dernier.

Le point central et qui me semble bien observé : l’essentiel du rapport social est maintenant dans l’image et non dans l’authenticité de l’être. On est passé de l’être au paraître. Il faut se faire voir, se faire entendre, faire son autoportrait en permanence. « La condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent. »

De plus, le spectacle est lié à la société de consommation. L’abondance des marchandises et la création incessante de nouveaux objets participent au spectacle comme un« pseudo-usage de la vie ».

Mais, au-delà, s’ouvre un grand vide : « Le spectacle ne veut en venir à rien d’autre qu’à lui-même. »

Lire la suite

« Fairyland. Un poète homosexuel et sa fille à San Francisco dans les années 70 », d’Alysia Abbott, aux Éditions Globe

« Fairyland. Un poète homosexuel et sa fille à San Francisco dans les années 70 » d’Alysia Abbott, aux Éditions GlobeDans Fairyland, Alysia Abbott relate ses vingt premières années auprès de son père, le poète militant homosexuel Steve Abbott, mort du sida en 1993. Son livre, marqué par le deuil, s’ouvre sur celui de sa mère alors qu’elle est une petite enfant.

Fairyland est un témoignage sensible habité par l’amour, mais sans aucun pathos. C’est aussi une chronique des premières années du sida à San Francisco. Une « féerie » rose et noire.

Comment définir Fairyland ? Ce livre est à la croisée de tellement de chemins qu’on est immanquablement condamné à faire fausse route en le catégorisant. Certes il s’agit bien de la biographie du poète et journaliste homosexuel Steve Abbott par sa fille Alysia Abbott. Dis comme ça, c’est un peu sec. On peut tout aussi bien l’aborder comme la chronique documentée du San Francisco gay de l’après « summer of love » jusqu’aux ravages du sida. C’est insuffisant.

C’est surtout le récit, parfaitement traduit par Nicolas Richard, d’un amour profond entre un père et sa fille. Qualifier cet amour de filial est bien réducteur. Ne pas le nommer, ne pas le définir, ne pas le restreindre permet à Alysia de le garder bien vivant. Ce livre est vivant.

Lire la suite

« Mon tour du monde », de Charlie Chaplin

"Mon tour du monde", de Charlie ChaplinEn 1931 Charlie Chaplin effectue un long périple qui le mène des États-Unis en Asie via sa ville natale, Londres, et une partie de l’Europe.

Charlot, vagabond désormais millionnaire, est l’égal des plus grandes personnalités de la planète. À son retour l’acteur et cinéaste rédige un récit de voyage très personnel, une sorte d’autobiographie où la mélancolie se mêle aux trépidations d’un monde en ébullition.

Quatre-vingt ans après sa parution, et un siècle après la naissance officielle du personnage le plus emblématique du cinéma, A comedian sees the world est édité pour la première fois en France sous le titre Mon tour du monde.

 

 

Lire la suite

« Elle s’appelait Tomoji », de Jirô Taniguchi

jiro-taniguchi-tomojiTopographie du pays de Tomoji

Le nouvel album de Jirô Taniguchi est au départ une œuvre de commande : il s’agissait de raconter la vie de Tomoji Uchida, créatrice d’un temple bouddhiste dans la région de Tokyo. Un temple que fréquente assidûment depuis trente ans la femme de Taniguchi, et où l’artiste aussi se rend de temps à autre en personne.

Il s’en est tenu pour finir à l’enfance de cette femme à la vie à la fois étonnante et banale au demeurant : étonnante si l’on s’en tient à cet épisode de la création d’un temple – dont on imagine les difficultés –, banale si l’on se réfère à ce qui nous est raconté, et qui a dû constituer le lot de bien des femmes japonaises au début du siècle dernier.

Elle s’appelait Tomoji nous arrive après les longues marches – oui, parfois les très longues marches de ses héros dans nombre d’albums plus ou moins anciens – du bien nommé Homme qui marche au Promeneur en passant par Le Gourmet solitaire et ses déambulations gastronomiques à la recherche de la soupe au miso idéale (la soupe au miso ou le Graal des jours d’une vie humblement parfaite). Ces héros sont bien souvent des hommes en errance, en mouvement.

À ma connaissance, voici le premier album de Taniguchi qui soit intégralement consacré à un personnage principal féminin – on a certes déjà rencontré dans l’œuvre de Taniguchi nombre de figures féminines merveilleuses, mais jamais avec ce degré de présence au monde. Une présence tranquille et déterminée, dans l’attente comme dans les questions qu’elle pose.

Lire la suite

« Le Consul », de Salim Bachi : un visa pour l’éternité

 

"Le Consul", de Salim BachiÀ partir du 17 juin 1940, un diplomate a signé plus de trente mille visas permettant à des réfugiés, des fugitifs, des proscrits de toutes sortes, de passer au Portugal. Cet homme, Aristides de Sousa Mendes (1885-1954), est « l’homme dressé seul face à l’abîme » dont Salim Bachi raconte une partie de l’existence, autour de ce moment fatidique.

En bandeau, l’éditeur a mis « Un juste », et on ne saurait qualifier autrement ce consul à Bordeaux qui, parmi les nombreuses victimes qu’il a sauvées, a signé les visas de dix mille juifs.

Le titre décerné par Yad Vashem lui est revenu à titre posthume, puisque Mendes est mort dans la solitude et la pauvreté, avant que ce qu’il avait fait ne soit connu et mis en lumière. L’exil intérieur qu’il a subi forme la trame des dernières pages du récit sur la forme duquel il convient de revenir.

Lire la suite

« Madame Bovary », de Gustave Flaubert. Dictionnaire du domaine d’étude : lire, écrire, publier

Gustave Flaubert par Nadar, 1869

Gustave Flaubert par Nadar, 1869

Gustave Flaubert, et particulièrement Madame Bovary, semblent tout indiqués pour traiter de la question Lire, écrire, publier.

D’abord pour ce qui concerne l’édition au XIXe siècle. Ce livre absolu qui contient toute la vie de Flaubert offre par son existence même, son écriture, sa publication une réflexion sur ce qui fait la littérature et, au-delà, la culture littéraire d’une époque.

Flaubert se livre sur ses désarrois d’écrivain à sa maîtresse qui archive soigneusement ses lettres, offrant par là un témoignage de première importance sur la gestation du roman. Ses manuscrits ont en outre été soigneusement conservés et leur amplitude ainsi que la variété des ratures et repentirs suffiraient à justifier l’existence de la génétique du texte. Un procès a accompagné sa publication engageant la question de la censure, de la parution.

Depuis, le livre est réédité sur tous les modes et avec toutes sortes de présentations, préfaces, avant-propos, paratextes qui permettent de maintenir le débat autour de la statue géante de Flaubert et il ne se passe guère d’années sans que quelqu’un, critique, historien, sociologue ne tente une redécouverte de cette œuvre et de la vie de son auteur.

Mais Lire, écrire, publier c’est aussi le lot des personnages. Emma lit, écrit, Charles est un mauvais lecteur, Homais s’institue journaliste critique, publicateur scientifique, la plupart des acteurs est concerné par cette invasion de l’écriture ou d’une culture dévoyée, selon Flaubert lui-même.

Lire la suite

« Mr Turner », de Mike Leigh, biopic ou œuvre picturale ?

Mr Turner

 

Mr Turner du grand cinéaste britannique Mike Leigh est un biopic. Ce genre d’abord télévisuel, mais qui existe depuis plus de trente ans au cinéma, a connu une nouvelle déferlante au début des années 2000 avec La Môme, The Queen, Hitchcock, Lincoln, Edgar, sans doute parce qu’il est un moyen de mettre en avant de grandes figures et de redorer ainsi l’image d’une civilisation occidentale décadente et en mal de reconnaissance à l’heure de la mondialisation.

C’est une valeur sûre au box office des directeurs de salles de cinéma. Genre à succès, aux limites floues, le biopic emprunte à tous les autres genres, du western à l’opérette. Oscillant entre les approximations historiques et le récit d’aventures romanesques, il obéit cependant à des contraintes narratives spécifiques.

Lire la suite