« Eux, c’est nous »… En sommes-nous encore si sûrs ?

"Eux, c'est nous", avec un texte inédit de Daniel Pennac illustré par Serge Bloch, Les éditeurs jeunesse avec les réfugiésEn janvier dernier, à l’antenne de la Matinale de France Inter, le réalisateur Romain Goupil ne mâchait pas ses mots pour exprimer son indignation devant le cynisme politique à l’œuvre face au « péril migrant« . Indignation vs indifférence, indignation vs défiance, indignation vs rejet, ainsi se décline dans notre cher pays de France,  berceau des droits de l’homme, le « conflit migratoire » larvé entre principe de réalité, tradition humaniste et calcul politique.

La force de l’écrit reste là encore décisive pour mettre en perspective le choc des photos et des images en boucle. Souvenons-nous de certains succès littéraires inattendus comme celui de Matin brun de Franck Pavloff (1998)… Les livres courts les plus réussis, comme cette nouvelle qui est un apologue contre la montée des partis xénophobes à portée universelle, ont un impact dont tous les enseignants peuvent tirer parti.

Quelques pages, une idée forte et le poids des mots : voilà le contrat d’écriture requis. L’extraordinaire résonance d’Indignez-vous de Stéphane Hessel (2010) conforte l’idée que le lectorat « grand public » est susceptible de se saisir de ces petits textes qui ont la vertu de pointer du doigt ce qui interroge la conscience. Eux, c’est nous, qui comprend un texte inédit de Daniel Pennac illustré par Serge Bloch, relève de de ces essais-manifestes indispensables. On lira une première fois cette plaquette par curiosité, mais on ne pourra pas s’empêcher de la reprendre et de la partager avec le plus grand nombre.

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Un ouvrage littéraire et civique

Le récit de Daniel Pennac, « L’instinct, le cœur et la raison », est suivi de huit notices synthétiques à valeur informative de Jessie Magana et Carole Saturno, chacune accompagnée d’un dessin. Aux pages 14 et 15 les huit lettres du mot RÉFUGIÉS permettant d’introduire huit termes qui lui sont corrélatifs : Réfugié donc, mais aussi Étranger, Frontière, Urgence, Guerre, Immigration, Économie et Solidarité.

L’intention didactique de l’ouvrage demeure prééminente. Il s’agit de mettre en perspective le sens de ces mots clefs en même temps que l’enjeu qu’ils recouvrent. À ce titre, ce petit livre de 32 pages développe une démarche très constructive notamment à l’intention des jeunes générations. Une nouvelle fois en effet, comme cela a été le cas pour les attentats de Paris, les mots et les images « chocs » tombent en cascade dans les médias sans qu’on ait forcément le temps de les analyser en profondeur. Et d’évidence, à les entendre et voir encore, le drame se banalise, les stéréotypes se propagent.

Précis, efficace, chaque énoncé donne des éléments essentiels qui interrogeront le lecteur. On lira ainsi à l’article Urgence une phrase qui se passe de commentaires : « Alors qu’un réfugié a 21 jours maximum pour faire sa demande d’asile, l’OFPRA, l’organisme français qui traite cette demande, met en moyenne 200 jours pour y répondre.»

Chaque article illustré peut ainsi constituer le support d’une séance d’éducation morale et civique à l’école élémentaire et au collège comme au lycée. Il justifierait aussi, cela va sans dire, quelques commentaires en famille…

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Un texte à lire à voix haute

Daniel Pennac, écrivain à la fois reconnu et populaire, touchant avec autant de réussite la littérature pour les adultes que celle pour la jeunesse, a conçu un petit texte d’une redoutable efficacité émotionnelle et réflexive. Respectant en cela le projet global de l’ouvrage, il a choisi de partir de mots forts, de ceux qui font signe sans forcément faire sens, de ceux qui font peur tant ils tournent en boucle : exodes, masses, hordes, déferlement, multitude, invasion.

Tous ces mots constituent les clichés d’une certaine idéologie mortifère en passe de gagner ses galons républicains. L’intelligence du texte de Pennac, écrit au présent de l’indicatif pour plonger le lecteur dans l’actualité et l’urgence du sujet, reste, comme les pages qui lui succèdent, de ne pas céder à un discours trop abstrait. Au contraire, l’auteur de Chagrin d’école et de Comme un roman se place à hauteur du simple citoyen, celui qui reçoit les images non explicitées et qui peut se laisser envahir par la peur.

Daniel Pennac nous ramène à la réalité vécue par les réfugiés et dissipe les fantasmes qui se forment dans notre imaginaire de sédentaires : « Et petit à petit, c’est comme si chacun de nous se sentait menacé par cette “marée humaine” qui n’a plus rien d’humain. » L’écrivain donne quelques chiffres clés, et met en perspective l’intégration des réfugiés dans les populations française, européenne et mondiale.

Daniel Pennacchioni a aussi le mérite de rappeler que notre histoire est avant tout celle de peuplements, de migrations et d’intégrations : « Puis, dans les années 1915, sont venus les Arméniens qui fuyaient les massacres turcs. / Puis […] ». Il a soupesé le poids de chaque mot et fait le choix de l’ellipse et des silences induits par la ponctuation. Les phrases nominales et les retours à la ligne mettent ainsi en évidence cette même nécessité du silence pour prolonger la traînée de poudre des mots forts, comme « persécution ».

Il faut alors imaginer ce que pourra donner ce texte dit à haute voix dans une classe si l’on respecte scrupuleusement ses silences et les blancs de la page. À n’en point douter, des silences en retour, mais aussi des questions, des réflexions spontanées, une envie d’écrire peut-être ou de dessiner… et qui sait, enfin, de s’indigner à l’aube du matin brun…

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L’instinct de conservation

Daniel Pennac a choisi de ne pas manier des concepts philosophiques. Il s’est fié à son instinct premier d’écrivain, de raconteur d’histoires au plus proche des gens. Son objectif : dire les choses simplement afin de démonter des présupposés que médias et partis démagogiques entretiennent sans scrupules. Non, il n’y a pas d’envahissement, ni d’invasion, ni de déferlement.

Dans la réalité, la situation est bien plus complexe. La misère du monde est une donnée de notre temps, comme celle de la guerre. Mais il faut maîtriser ses peurs, voire ses angoisses « identitaires ». Il ne s’agit pas d’une entreprise aisée, car l’obsession du mur, de la barrière et de la frontière est partagée par beaucoup et entretenue par des manipulateurs.

Face à cette situation, Daniel Pennac n’apporte pas de solution toute faite, mais il ouvre un processus de réflexion :

« STOP !
Débranchons-nous. Concentrons-nous. Écoutons un autre silence : celui dont nous avons besoin pour réfléchir un peu.
Et réfléchissons.

Un peu.
Combien sont-ils
en réalité, l’homme, la femme, l’enfant qui fuient ces guerres et frappent à notre porte ?
Cinq cent mille ? Un million ? Deux ?
Combien sommes-nous, ici, en France ?
Soixante-six millions.
Soixante-six fois plus !
[…] »

On ne peut pas simultanément approuver l’état d’urgence ou l’état de guerre dans notre propre pays et nier la réalité des conflits meurtriers qui poussent tant d’hommes, de femmes et d’enfants à fuir le danger au péril de leur vie et à subir le drame de l’exil forcé. Ainsi que l’écrit Pennac, il nous faut nous défaire de la peur de l’autre et considérer que « les réfugiés d’aujourd’hui feront, avec nous, la France de demain ».

Antony Soron, ÉSPÉ Paris

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• « Eux, c’est nous », avec un texte inédit de Daniel Pennac illustré par Serge Bloch, Les éditeurs jeunesse avec les réfugiés, 2015, 32 p. Les revenus issus de la vente de « Eux, c’est nous » sont intégralement versés à La Cimade, association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile.

Le site de la Cimade.

Réfugiés de partout et de nulle part. – Quand tout le reste n’est que littérature, par Antony Soron.

« Lampedusa », de Maryline Desbiolles, par Norbert Czarny.

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