« Souviens-moi », d’Yves Pagès

"Souviens-moi", d'Yves Pagès« Un petit rien bordé de rose »

« L’oubli, c’est un bruit de fond familier, le mien. » Telle est la première phrase de ce petit livre stimulant, qui figure en quatrième de couverture.

Yves Pagès dresse un autoportrait éclaté, bâti sous forme de fragments qui, sauf exception notable, ne comptent pas moins de quatre-vingt dix mots, chose qui exaspère le correcteur orthographique du traitement de texte.

Un seul de ces éclats ne compte que cent-quarante signes et pourrait être expédié via une célèbre messagerie.

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Influences

Pour le reste, on reconnaît deux influences, celle de Perec et de ses « Je me souviens » et celle de Félix Fénéon, auteur des nouvelles en trois lignes, écrivain dont Yves Pagès retrouve l’urne funéraire au Père-Lachaise tandis qu’il cherche celle de son père.

Mais ce livre est plus loin de Perec qu’il n’y paraît malgré la présence du verbe qui leur est commun. La mémoire qu’invoquait ou évoquait l’auteur de La Disparition nous était commune. C’était les mille et un signes d’une culture populaire, radiophonique ou autre, faite de phrases entendues, de slogans, etc.

Pagès évoque ses parents, sa famille, le garçon ou l’adolescent qu’il a été, l’homme qu’il est, avec ses croyances, ses convictions, ses côtés surprenants, facétieux, son goût pour des incongruités, mais aussi l’insolite qui surgissent au détour d’une rue, d’une enseigne ou d’un livre. C’est pourquoi on a parlé de livre stimulant : autant qu’à lire, il invite à écrire, ouvrant des perspectives variées, se feuilletant comme on flâne, sans savoir forcément par quel chemin on ira, simplement pour le plaisir de découvrir et d’apprendre.

 

Un « défi poétique »

En face de chez lui, quand il était enfant, l’auteur pouvait lire, inscrit à la devanture d’une maroquinerie, en gros caractères noirs : Yves, Gros, Demi-gros, Détail. Voilà tout un programme, « défi poétique » que son œuvre remplit. Si l’on devait classer les livres qu’il a écrits, on pourrait classer dans « gros » son Céline fiction du politique , reprise de sa thèse écrite sur un vieil ordinateur Amstrad (la disparition de cette marque mythique nous amène à la nommer) en « demi-gros » ses romans comme Le Théoriste ou Le Soi-disant et en « détail », ses petits textes rassemblés dans Petites Natures mortes au travail, qui décrivait, par le menu, des métiers précaires faisant désormais partie de la nomenclature, ou ses Portraits crachés dont une édition augmentée a paru en 2013.

De ces activités, les fragments ici collectés se font l’écho. Le Théoriste évoquait une famille de la petite bourgeoisie parisienne, avec en arrière-plan l’incendie du collège Pailleron dans les années soixante-dix. Le père et la mère avaient plus d’un trait de ressemblance avec les parents décrits ici. Pagès les décrit avec distance et tendresse : il ne leur passe rien mais on sent la proximité.

La maladie qui les a frappés l’un après l’autre et la mort les montrent dans leur fragilité. Laquelle est déjà présente dans leur existence. On voit le père maladroit, fouillant dans ses notes lors d’un débat télévisé au cours duquel il ne dira rien ; on le découvre aussi résistant pacifiste, pendant la guerre, cherchant à convaincre les occupants allemands qu’ils sont des camarades, se faisant des ennemis dans les deux camps, celui des nazis bien sûr, mais aussi celui des « antiboches ».

Croire en la camaraderie, en une solidarité plus forte que tout, Yves Pagès le vivra dans sa profession d’éditeur. Le collectif Verticales, qu’il dirige en « irresponsable » (on comprendra dans le livre le sens de ce mot) aurait pu prendre pour devise le principe des fondateurs du KOR dans la Pologne de 1976, après la répression des grèves sauvages : « Ce que nous faisons ensemble est meilleur que la plupart de chacun d’entre nous… »

Portraits d’absents

L’un des êtres les plus attachants de cette galerie de portraits est sans doute la grand-mère, directrice d’école, à cheval sur l’orthographe mais aussi et surtout sur les valeurs de dignité. Pendant la guerre, emmenant sa classe en sortie, elle entrait dans le dernier wagon afin que porteurs ou pas de l’étoile jaune, ils soient tous ensemble.

Ayant retrouvé après la guerre la liste des enfants de sa classe qui avaient disparu en 1942, elle s’en récitait la liste « comme un livre de prière profane ». Sans doute a-t-elle influencé son petit fils, engagé dans la lutte pour les sans-papiers, marqué par la présence des SDF, rappelant en diverses occasions le sort des morts de la rue, anonymes, oubliés, absents trop présents.

Dans un beau fragment, il rapporte l’histoire de ce livre d’anthropologie annoté par une lectrice. Il y est question de l’exploitation des ouvrières, vers 1970, et des larmes qu’elles versaient : « Je ne sais pas si ça existe ailleurs, des ouvrières qui pleurent », s’interroge l’une d’elle qui témoigne. Et une main a donc ajouté un mot.

La haine du juif, que ce soit celui de Saint-Louis, celles de Polonais stupides, ou de la « doublure lumière de Faurisson » lors d’un colloque sur Céline lui est également odieuse.

 

Une curiosité constante et insatiable

Yves Pagès est à l’affût de tout. Un tel livre ne pourrait exister sans une curiosité constante, insatiable, et qui témoigne aussi d’un esprit malicieux. On s’amusera beaucoup à lire certaines statistiques concernant les croyances de nos contemporains, par exemple. On savourera les lapsus de la fille de l’auteur, on s’étonnera devant certaines reprises comme ces fragments consacrés successivement aux papillons, à un trapéziste et à une jongleuse.

Yves Pagès a une mémoire incertaine et il avait du mal à apprendre par cœur. Si ce n’est l’annuaire à la page des Dupond, dont la liste est facile à se rappeler…

Et puisque ce livre se présente comme un autoportrait, on se demandera pour finir si Yves Pagès dont le premier manuscrit aurait pu s’intituler L’Amnésie domestique, n’est pas proche du démonstrateur de foire écouté devant le BHV qui lui avait fait ressentir une « émotion théâtrale, si désespérément burlesque ».

Norbert Czarny

 

• Yves Pagès, « Souviens-moi », Éditions de l’Olivier, 112 p.

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