« Villa des femmes », de Charif Majdalani

"Villa des femmes", de Charif MajdalaniUne maison, une histoire

« Je me suis tenu tout le temps nécessaire, gardien de la grandeur des Hayek, témoin involontaire de leurs déchirements et de leur ruine, assis en haut du perron de la villa, dans le carré de soleil, en face de l’allée qui menait au portail. »

Un incipit et le la est donné. Celui de Villa des femmes donne à entendre la voix de Noula, alias Requin-à-l’arak, serviteur de Skandar Hayek, témoin de ces années passées dans la villa qui fait le lien entre Beyrouth et la campagne environnante.

Il a donc connu les années 1960, si opulentes et insouciantes, puis les années 1970, marquées par le conflit avec les Palestiniens, la guerre civile et l’occupation syrienne. Et ce, de la maison des Hayek.

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Une maison, une famille, un monde

D’abord le maître de maison, souverain, au milieu des siens. Son épouse Marie Ghosn qui en aima un autre, en secret, avant de se marier avec lui. Ensuite sa sœur, Mado, restée célibataire. Enfin ses enfants : Karine, belle et libre, la plus attachée à la grandeur de la maison sous ses dehors indépendants. Noula, un vaniteux, un incapable que le sort met soudain en avant. Et Hareth, rêveur, voyageur, aventurier dont on attendra jusqu’au terme du roman le retour.

Une telle maison ne vit pas sans son personnel, et Jamilé, la gouvernante et confidente de Marie, remplit cet office aux côtés de Requin-à-l’arak. Ils savent tout, voient tout, mais ne peuvent influer sur le destin de la maison.

Autour des Hayek, ceux qui rivalisent avec eux en matière de commerce, qui leur doivent quelque chose, ou qui rêvent de leur effondrement. Ces derniers, menés par les miliciens chrétiens à partir de la guerre civile, se comporteront dans la maison Hayek comme les prétendants chez Pénélope, avant qu’Ulysse ne revienne et ne se venge. Mais n’anticipons pas. Les Hayek entretiennent de bons rapports avec les voisins chiites. Ils ont en commun la passion des chevaux et une vision du monde qu’on pourrait qualifier d’aristocratique ; on respecte des codes et l’honneur est une valeur sacrée.

Cela, c’est vrai jusqu’à la mort accidentelle de Skandar. Lui disparu, les femmes se déchirent sur fond de rancunes tenaces et rances ; le fils, qui devait prendre les affaires en main, voyage et commerce loin du domaine familial, et Noula, qui dirige l’entreprise de tissage n’a de cesse de la faire péricliter, à force de décisions stupides et de dépenses vaines. L’arrivée de Awad, chef des miliciens, et de son successeur, « Salloum le vicieux », ne fait qu’aggraver la situation. La maison est tout près de sombrer, d’être détruite. Nul ne la quitte mais il s’en faut de peu qu’un monde disparaisse.

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Les dernières années de paix avant la guerre civile

Pour qui a lu Le Dernier Seigneur de Marsad, précédent roman de Charif Majdalani, cette Villa des femmes fait écho. Le romancier a défini son cadre : la banlieue de Beyrouth, autrefois remplie d’orangeraies et autres vergers, maintenant constellée de petites usines et de zones habitées par les minorités, si nombreuses dans ce pays.

Il s’attache à une époque, après en avoir raconté les débuts dans Histoire de la grande maison, et ce sont ces dernières années de paix avant que tout ne se brise dans la fureur des guerres civiles et des occupations étrangères. Il met en parallèle l’histoire d’une famille ou d’un clan, et l’Histoire menaçante ou destructrice. Les méfaits de Noula Hayek, conseillé par le pitoyable « Monsieur Cinq et demi », font écho aux premiers tirs de roquette qui tombent sur Ayn Chir.

La rivalité entre Marie, veuve de Skandar, et Mado Hayek tient pour partie à ce que cette dernière, qui se voulait « dernière gardienne de leur splendeur », n’a pas été reconnue. Au point qu’elle aurait préféré la destruction de la maison à la misère et à la déchéance.

Une fois le conflit dit, révélé en pleine lumière, ces deux femmes qui, avec Karine, donnent son titre au roman, peuvent vivre une forme d’apaisement. Il est indispensable dans le contexte de la guerre cruelle qui se livre autour d’elles. Et quand il faut se dresser face à l’ennemi, elles le font ensemble :

« L’apparition des trois femmes au milieu des vergers, au cœur de la nuit et alors que le bruit des combats et des échanges d’obus faisait vibrer la terre, agit comme un électrochoc sur les miliciens disséminés sous les arbres. Il faut dire qu’elles étaient belles, toutes les trois. Marie, les mains le long de son abaya, pareille à une reine mécontente mais patiente, Jamilé et Karine les bras croisées sur la poitrine, la première fulminant comme une furie, les cheveux noirs lâchés et nue sous sa chemise de nuit, la seconde fière et superbe, caparaçonnée dans son manteau comme une déesse de la Guerre. »

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Une épopée qui se déploie dans tout le Moyen-Orient

Charif Majdalani appartient à une tradition romanesque qui commence sans doute avec Balzac. La Comédie humaine qui se joue au Liban a sa part de splendeur et de misère ; les ascensions et les chutes sont minutieusement décrites dans une langue majestueuse, aussi élégante que le défilé des belles automobiles devant la demeure des Hayek au début des années 1960.

Mais, en écrivain de Méditerranée, Charif Majdalani raconte une épopée qui se déploie dans tout le Moyen-Orient, jusqu’en Bactriane, aux confins de cet Iran qui ne s’appelait pas encore ainsi quand Alexandre y allait mourir. Hareth aime la poésie, le voyage et l’aventure et les étapes de sa traversée, que rapporte Requin-à-l’arak, ouvrent des espaces qui donnent à rêver.

Caravansérail, un précédent roman de Charif Majdalani mettait en scène un personnage devenu modèle de Hareth.

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L’art de la digression

Le périple de Hareth et son retour à Ayn Chir sont l’autre motif méditerranéen du roman. On ne peut s’empêcher de penser à Ulysse, à son retour sans cesse retardé, à ce qu’il doit accomplir loin de chez lui, puis en retrouvant la maison. Comme le héros d’Homère, il n’est pas insensible à la beauté féminine, et sa liaison secrète avec l’épouse de l’ambassadeur afghan en est une parfaite illustration.

Retarder, cacher pour mieux dire, c’est tout l’art du roman, et notre romancier a celui de digresser, de faire attendre son lecteur pour mieux le surprendre. On ne dira rien de l’histoire d’amour de Mado avec un fiancé mexicain, ni comment Raad s’est trouvé un curieux père. Ce sont là d’apparentes péripéties. Elles font sourire, étonnent et ravissent. On ne saurait mieux se laisser séduire.

Norbert Czarny

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• Charif Majdalani, « Villa des femmes », Éditions du Seuil, 2015, 288 p.

• « Le Dernier Seigneur de Marsad », de Charif Majdalani, par Norbert Czarny.

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