« Taba-Taba », de Patrick Deville

"Taba Taba", de Patrick DevilleSomme provisoire

Un vaste projet occupe Patrick Deville depuis 2004 : raconter le monde entre 1860 et 1940.

Ainsi pourrait-on résumer ce qu’il entreprend depuis Pura Vida, son roman d’Amérique centrale, jusqu’à Peste et Choléra qui mettait en lumière la figure éminente de Alexandre Yersin, biologiste (entre autres professions qu’il eut) ayant découvert le virus de la peste.

Viva, dernier roman en date, dressait des parallèles entre Trotsky et Lowry, avec pour décor le Mexique, l’une des terres chères au romancier né à Saint-Brévin-les-Pins, au lazaret de Mindin, pour être très précis.

La précision s’impose puisque c’est dans ce lazaret accueillant des « fous » que débute Taba-Taba, son dernier roman.

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Reportage dans une France inquiète

Taba-Taba est à la fois le nom qu’on donne à un homme à la « belle gueule de poète ou de prophète déjanté » et l’invocation par laquelle il se fait remarquer. On saura à la toute fin du roman quelle signification cette expression sans cesse scandée peut avoir. Disons, pour rester mystérieux, qu’elle a à voir avec l’une des plus féroces guerres coloniales menées par la France.

Et revenons sur cette appellation générique de « roman » qui caractérise chacun des livres de Patrick Deville. Des lecteurs sourcilleux s’en offusqueront, qui préfèrent les « vraies » fictions, avec des personnages qui dialoguent et un narrateur qui brosse un décor sur fond d’Histoire, certes, mais de façon plus traditionnelle. De tels romans remplissent les tables de la rentrée. L’ambition de Deville est autre, et plus encore ici.

Pour aller vite, disons que l’Histoire du monde et l’histoire d’un garçon chétif rendu hypermnésique par la maladie et la station allongée qu’elle impose, se mêleront tout au long des quatre cent et quelque pages qu’on lira. Deville voyage en France, sur les traces des siens, grâce aux trois mètres cubes dans des malles, enfermés par sa tante Simonne, alias Monne. Les archives, comme les lettres de Yersin à sa mère pour Peste et Choléra, donnent son fond au récit qui nous conduit de la Beauce à l’Aisne, de Soisson au midi et au sud-ouest, puis du côté de l’estuaire de la Loire, avec Saint-Nazaire, l’un des ancrages actuels de l’écrivain, et une ville emblématique à bien des égards.

Ce roman devient alors reportage dans une France cabossée, inquiète, peu sûre d’elle, dans la France des périphéries tristes, des bars où l’on gratte des « Rapido » en rêvant du pactole, dans la France qui est ou n’est pas Charlie, secouée par la tragédie sanglante du 13 novembre 2015. Mais pas seulement.

À travers la figure de « Loulou », son père, le romancier évoque des époques intenses, épiques, comme celle du maquis, qu’il s’agisse de ceux du Lot, dans lequel combattit le jeune homme, ou du Vercors, lieu martyr qui fait écho aux pages de Malraux. L’une des sources ou références de Deville, ici, c’est l’auteur des Antimémoires. Pas plus que l’ancien révolutionnaire entré en Résistance, Deville ne livrera un « misérable petit tas de secrets », mais son roman, jouant sur la profondeur de champ, passant d’un continent et d’une ère à l’autre, ressemble à un kaléidoscope qui transforme le banal, l’évident, l’infra-ordinaire, en une profusion colorée.

Qui n’a pas lu Equatoria ou Kampuchéa découvrira dans Taba-Taba cette richesse sensuelle et lumineuse, légère aussi, comme sautillante, de l’écriture de Deville.

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Le présent regardé comme avec une longue vue

L’enquêteur retrouve les traces des siens à travers un nom de rue, une maison, un acte officiel qui réveillent le passé. Les mètres cube laissés par Monne dans des salles du lazaret deviennent des trésors que l’enfant devenu adulte et écrivain ouvre, comme il feuillette, en « Chevalier noir » ses albums d’enfant. Et, entre deux opérations à la hanche, celle qui lui évita enfant de boiter, et celle, adulte, qui lui permet d’errer dans les provinces oubliées, il raconte un siècle et demi de la France, depuis le percement du Canal de Suez qui ouvre des temps nouveaux.

L’Égypte est le point de départ, et une étape qui compte dans le contexte d’aujourd’hui, avec la présence de l’Islam et les ravages de l’islamisme que ce connaisseur de l’Orient essaie de comprendre. Khartoum est une autre étape, mais pas seulement : Deville regarde le présent avec une longue-vue, comme de près, reprenant pour saisir comment le Temps fonctionne, l’image de la caméra posée dans une rue importante d’Alger ou de Managua, pour enregistrer, en accéléré les modifications du « paysage urbain et le visage de tous les voyageurs ».

D’une chambre d’hôtel l’autre, comme avant lui Perec et Olivier Rolin, il observe le pays. Et donne à entendre les noms de lieux. Ainsi de ces villages qui entouraient Paris, ces « Rochefort-en-Yvelines, Mérobert, Saint-Sulpice-de-Favières ou Marolles-en-Beauce » qui rappelle d’autres noms de lieux, et celui qui les a célébrés, Proust. Ce voyageur immobile qui accompagne Deville dans sa VW Passat avec deux kits anticrevaison dans le coffre, n’est pas un passager clandestin.

La phrase placée en exergue du roman nous avertit : « La seule chose qui ne change pas est qu’il semble chaque fois qu’il y ait « quelque chose de changé en France”. » Traverser cette France, aller du côté de Thionville et de la vallée de la Fensch si bien évoquée par Gilles Ortlieb dans son Tombeau des anges, c’est mesurer ce qui hélas a changé.

Cela dit, si l’on peut invoquer Proust à propos de ce roman, c’est parce que jamais Deville n’avait semblé aussi sensible au passage du Temps, aux épreuves qu’il inflige, au risque qu’il a pris à s’engager dans une immense aventure, une Recherche à sa façon, qu’un chauffeur inconscient peut mettre en péril, en roulant à tombeau ouvert dans les lacets d’une route malgache. Ou bien on prend des risques à voyager à l’intérieur du Soudan ou au Mali, pays qu’il aime mais qui n’est pas de tout repos, avec force gardes du corps et agents de sécurité. Il faut toute l’ironie de l’écrivain, toute sa désinvolture, pour prendre avec philosophie ces épisodes.

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Le roman du fils retrouvant son père

Proust a commencé la Recherche quand sa mère est morte. Le décès de Monne, la mort de Loulou, qui lui avait fait lire Cendrars et Vercors ne sont pas pour rien dans ce Taba-Taba. C’est le roman du fils retrouvant son père, une sorte de Télémaque qui n’aurait pas su qu’Ulysse était resté au bord du fleuve, face au port d’où sortent depuis 1860, des paquebots qui font rêver, comme Le Normandie.

Le roman du fils qui se rappelle l’enfant qu’il était : tyrannique parce que doublement enfermé par la maladie et le lazaret semblable à une prison. Il rêvait sur des atlas, dans des albums qui parlaient de tapis volant, et dans les romans de Jules Verne ou de Hugo qu’il aurait pu écrire avec l’exilé de Guernesey. Après tout, Les Travailleurs de la mer, cela le concernait.

On n’en finirait pas avec cette somme (que l’on espère provisoire) si l’on n’évoquait pas le roman d’amour qu’il est, pour celle qu’il appelle parfois de son prénom, et surtout d’un nom, Yersin, longue jeune femme brune qui l’accompagne dans la VW Passat, quand il n’est pas au volant.

Dira-t-on que ce roman est d’une beauté sans pareille ? On l’aura deviné.

Norbert Czarny

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Patrick Deville, « Taba-Taba », coll.  « Fiction et Cie », Éditions du Seuil, 2017, 432 p.

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