« Les Spectateurs », de Nathalie Azoulai. Parmi les étoiles

"Les Spectateurs", de Nathalie AzoulaiIl est assis devant la télévision dont les images sont depuis peu en couleurs. Elle feuillette les numéros de Photoplay, revue consacrée aux stars, qu’elle a rapportés de l’autre côté de la mer et contemple les photos en noir et blanc de Bette Davis et Miriam Hopkins, les rivales d’Hollywood. Elle trouve dans ces pages les modèles de robes que Maria, sa voisine et couturière lui confectionnera. Maria est la mère de Pépito, ami du personnage principal. Ce sont les seuls noms propres qu’on lit.

Les autres, c’est « il », « elle », père et mère d’un garçon d’une douzaine d’années, également désigné par ce seul pronom, et à travers qui on apprend l’histoire de la famille. « Un bateau coupe [leur] vie en deux » : avant l’exil, après. Ajoutons une petite fille née sur le tard, et atteinte d’une malformation à la hanche, et se constitue cette famille qui apparaît en première partie du roman, dans un immeuble qu’on suppose à Paris.

L’exil

Ce 27 novembre 1967, une conférence de presse du général de Gaulle, l’une des idoles du fils, commence de façon anodine. Le président évoque le Marché commun, la politique intérieure, avant de donner à la rencontre avec les journalistes, une tournure cruelle, avec des adjectifs qui blessent jusqu’au fidèle Raymond Aron, grande plume du Figaro et chantre du général. Les cicatrices à peine fermées s’ouvrent de nouveau, quelques mois après ces jours de juin 1967, lors desquels on a craint le pire.

La narratrice des Spectateurs ne nomme pas plus les événements, que les lieux ou les personnages. On devine la guerre des Six jours, les propos de De Gaulle, comme on devine un pays d’Orient (et grand pays d’Afrique), lieu qu’a longtemps habité la famille avant de devoir le fuir, au moment où le quotidien y est devenu impossible.

Le fils interroge sa mère sur cet exil, qu’il n’a pas vraiment vécu puisqu’elle était enceinte de lui. Il veut savoir comment elle a fait pour emporter ses magazines, comment elle a fait pour choisir entre les innombrables numéros. Elle reste évasive ; il l’interroge au présent, pour comprendre ce qu’il s’est passé. Actions qu’il fait décrire, détails d’abord concrets, universels. Mais un départ est autre chose qu’une série de valises sur un palier, ou une clé qu’on laisse ou pas aux domestiques :

« Entre les gestes désordonnés, maladroits, les objets cités projettent dans l’horizon des formes familières et nécessaires. Alors on rouvre les portes et les bagages au beau milieu du palier, sans se soucier de ceux qui ne rouvrent plus rien et s’efforcent de descendre tranquillement. Tout s’obstrue, tout s’engorge et ce qui a commencé comme une agitation vive, rapide, se fige, s’alourdit à l’image de nos valises qu’on gave pour que, de nos vies, elles retiennent tout et qui débordent tant qu’on est obligé de s’asseoir dessus et à plusieurs pour les fermer. »

Que retenir d’une vie, justement ?

Les photos en noir et blanc qui font rêver la mère, les noms de « Flynn » ou de « Taylor » dont elle affuble les médecins qui s’occupent d’elle ou de sa fille, lui permettent de transformer le réel, de le sublimer. Un peu comme la tragédie donne, sur scène, et dans les mots, sa profondeur au texte fade de nos existences. Nathalie Azoulai a écrit le très beau Titus n’aimait pas Bérénice, paru il y a trois ans. Les Spectateurs n’est, au fond, pas si différent.

Les tailleurs gris de Kim Novak ou les souliers en daim de Marlene Dietrich dans Morocco rappellent que le vêtement est objet de désir parmi d’autres, provoque la rêverie sans laquelle nous ne sommes guère plus que des pantins. Et un flacon suffit à dire la perte :

« Ses yeux se posent aussitôt sur les marques rouges autour de ses poignets puis sur la petite bouteille d’huile de lavande qu’elle n’a pas emportée et qui aurait certainement apaisé ses brûlures. Cette bouteille lui apparaît à côté du bateau, de la mer, du ciel, de la côte, de l’immense cheminée, une chose minuscule et précieuse, qui lui donne soudain la mesure de tout ce qui l’entoure et de tout ce qu’elle a perdu. »

Un roman où tout fait écho

La construction du roman met en relief cet avant, celui de la terre d’Orient sur laquelle ils vivaient, par un retour en arrière semblable à ceux des films qui servent de référence à la mère. Un flou, une brume, et voilà le passé : une soirée mondaine réunit de joyeux convives. La police surgit, menotte des hommes, pour la plupart des notables pas assez « patriotes » pour les temps nouveaux. Le fils raconte ce moment douloureux au médecin qui suit sa jeune sœur :

« Il attend puis précise que sa mère portait justement une robe pleine d’étoiles, des étoiles blanches brodées, des étoiles de mer incurvées, pailletées, qui scintillaient dans la nuit, que ce même soir, des cris ont retenti qui les chassaient du paradis. Que ces mêmes étoiles sont devenues des agrégats de poussière sur le fourreau noir dans lequel elle a enterré il y a quelques semaines celle qui faisait encore d’elle une étoile justement, Maria Silva. »

La superbe robe unit présent et passé, transformant une soirée élégante en drame, et la mort de la couturière et confidente en « remake » de Mirages de la vie, l’un des chefs-d’œuvre de Douglas Sirk. Tout résonne, tout fait écho dans ce roman qui semble une étoffe chatoyante, lumineuse, roman qu’on dirait écrit en vert céladon ou dans le noir et blanc qui éclaire ou assombrit un profil de star.

Mais le présent, celui de l’Histoire qui ne renonce jamais à écraser, s’éclaire ; on comprend pourquoi les mots du Général résonnent aussi fortement pour le père. Pépito, l’ami du personnage principal, lui demande ainsi, « De quelle patrie sont-ils vraiment les patriotes ? », ou bien, « De quel pays êtes-vous ? »  À cela il n’y a jamais de réponse sûre, solide. Les Spectateurs est l’histoire d’un perpétuel exil. Puisqu’être humain c’est voyager sans s’arrêter.

Aux toutes dernières pages apparaît celle qui aimait tant contempler les photos de stars. C’est la mère à qui le roman est dédié. Elle ne voit plus, de ses yeux, tombée dans la cécité. Et pourtant restent les étoiles qui ne la quittent pas.

Norbert Czarny

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• Nathalie Azoulai, « Les Spectateurs », POL, 2017, 320 p.

• Voir sur ce site : « Titus n’aimait pas Bérénice », de Nathalie Azoulai. Écrire la passion, par Norbert Czarny.

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