« Réparer les vivants », de Maylis de Kerangal

"Réparer les vivants", de Maylis de KarengalUne chanson de gestes pour notre temps

D’abord il y a Simon, un jeune garçon qui se damnerait pour « la » vague, celle qui explose dans l’hiver sur la plage non loin du Havre. Simon et Chris et Johan, trois amis qui s’inventent une vie entre Normandie et États-Unis, sur leur planche ou dans leur « van ».

Ils se retrouvent à pas d’heure, sans avoir rien planifié, mais après un coup d’œil à la météo. Et ce matin-là ils affrontent la mer.

À leur retour, le conducteur, Chris, perd le contrôle du véhicule. Alors tout s’enchaîne, et en vingt-quatre heures, la tragédie qui verra l’enterrement d’un mort verra aussi comment réparer les vivants.

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Une histoire de mains, de gestes, de mouvements, d’élans

Simon est l’un des nombreux protagonistes de Réparer les vivants, le nouveau roman de Maylis de Kerangal. Dans l’un de ses précédents romans, Naissance d’un pont, la romancière décrivait la construction d’un pont sur un fleuve, ce pari fou qui consiste à rassembler des hommes et à créer. Ici, la construction existe de nouveau, mais elle commence par la mort.

Si l’un meurt près du Havre, une autre survit, échappe à la mort promise grâce au cœur du premier. Claire, une femme de cinquante est celle qui reçoit. Et ceux qui contribuent à cette renaissance se nomment Virgilio, Harfang ou Cordélia. Sans oublier Révol, Marthe Carrare et Thomas Rémige. Le premier nommé est celui qui va chercher le cœur, le deuxième est le chirurgien, ce héros des temps modernes, qui procède à la transplantation. Cordélia a assisté Virgilio.

Révol est le médecin qui a constaté le décès ; Marthe Carrare se tient devant un ordinateur qui contient toutes les données sur les organes, et sait qui, en France, attend un cœur, un foie ou des reins. Elle est au milieu du labyrinthe. Thomas enfin, infirmier singulier a été chargé de discuter avec Marianne et Sean, parents de Simon, le don des organes.

Ce roman est histoire de mains, de gestes, de mouvements, d’élans. Tout se passe le temps qu’une horloge digitale affiche deux fois cinq heures cinquante. C’est ce qu’il aura fallu pour que cette poignée de médecins et d’infirmiers convainquent des êtres désespérés, lancent le mouvement qui passe de la mort à la vie. Et pour signifier ce mouvement, les phrases sont amples, longues comme des couloirs d’hôpitaux, elles mettent en parallèle les actions des différents personnages qui n’ont pas le temps de penser ou d’écrire, de se plaindre de la fatigue ou de la peur. Ils sont entièrement pris par ce qu’ils font, prisonnier de l’urgence. Le passé surgit par instants, rappelant Juliette, l’amour naissant de Simon. Elle bâtit également un labyrinthe en plexiglas, métaphore de ce cœur qui mêle tous les circuits.

Un roman et un reportage poétique

Maylis de Kerangal écrit un roman. C’est inscrit sur la couverture de son livre. Mais on le lira aussi comme un reportage poétique. Du premier genre, il a l’aspect documenté, du second, cette capacité à tisser des liens, à unir par la métaphore, la comparaison. La langue agit autant que les humains que l’on voit autour du corps de Simon, d’abord mort clinique, puisque son cerveau ne répond plus, avant d’être celui du « donneur ». On ne peut séparer ces deux dimensions – documentaire et poétique – sans se tromper.

On apprend, au présent, comme debout près de Thomas, Harfang ou Virgilio, ce qu’est cette médecine de transplantation. On en apprend les règles, les codes délicats tant du point de vue de la technique que de celui de l’éthique. Thomas ne force pas Marianne et Sean à livrer le corps de leur enfant. Un refus est de l’ordre du possible ; il a à voir avec les croyances ou la foi en une réparation dans un au-delà. Toute la première partie du livre, et de cette longue journée qui a débuté sur une plage en hiver montre ces parents dans la douleur qui pétrifie, face à un temps qui s’ouvre comme un gouffre devant eux. C’est le temps des questions, des doutes, du choix. La deuxième partie plus rapide, haletante, est celle de la réparation d’un autre corps, d’autres corps puisque plusieurs organes sont prélevés.

Un de ces romans qui ne portent que l’essentiel en eux

On ne peut cesser la lecture de ce roman qui a la puissance d’un roman à suspense, à ceci près que le suspense en question suscite les questions les plus graves, les plus importantes qu’on puisse se poser. Ce suspense ne divertit pas, ne réveille pas on ne sait quel détective ou agent secret d’exception en nous, mais nous plonge au cœur de l’existence humaine, de ce qu’elle a de plus profond et de plus rare.

Chacun des personnages que l’on découvre a sa force, sa densité d’humain, et on ne s’étonnera pas que certains connaissent une solitude radicale, inconsolable. Tel est le cas de Cordélia, au prénom shakespearien, et, autrement, de Thomas, dont la passion pour le chant du chardonneret est désir de profondeur, comme la passion de Simon pour le surf était désir de maitriser la vague, en un équilibre rare et parfait.

Le roman explore des zones que nous ignorions, nous fait découvrir le monde derrière les apparences, la futilité envahissante, les propos vains qui défont, abaissent ou banalisent. Réparer les vivants est de ces romans qui ne portent que l’essentiel en eux, le plus intense, le plus beau. Et si l’on ne devait retenir qu’une scène pour en dire la grandeur, on choisirait celle lors de laquelle Thomas, messager des parents, fait écouter le bruit des vagues au jeune homme mort, dépouillé de ses organes vitaux, mais rendu beau, apaisé, à ceux qui l’ont aimé.

Norbert Czarny

• Maylis de Kerangal, « Réparer les vivants », Verticales, 2013, 282 p.

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