« Plus haut que les oiseaux », d’Éric Pessan

"Plus haut que les oisieaux", d'Éric PessanCertains romans ont la vertu singulière de provoquer un retour sur soi à la fois dynamique et naturel. Plus haut que les oiseaux d’Éric Pessan, publié en 2017 dans la collection « Médium poche » de l’école des loisirs, fait sans nul doute partie de cette catégorie d’ouvrages fictionnels de référence destinés aux adolescents.

À partir d’un fait divers, l’auteur entre autres de La plus grande peur de ma vie (2017) et d’Incident de personne (2010) parvient à mettre en situation le sentiment humain, à la fois le plus commun et le plus singulier qui soit, celui de culpabilité. De ce point de vue, il est évident que la mésaventure de Thomas trouverait de nombreux échos dans la vie même d’élèves de troisième ou de seconde, pour ne nous référer qu’au lectorat que ce récit de cent seize pages vise plus particulièrement.

Une bêtise est-elle toujours sans conséquences ? Ne pas avoir fait exprès de la commettre exonère-t-il le responsable de sa faute ? Petite cause, grands effets, ce proverbe bien connu pourrait résumer la leçon que Thomas va tirer de sa douloureuse expérience.

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Une bouteille sur un crâne

« Trois, nous étions trois. Les prénoms, je ne peux pas. Les deux autres prénoms, je ne veux pas les dire, je ne suis pas un mouchard. Je ne dénonce personne. Le mien, ce n’est pas grave. Je suis Thomas » (p. 13).

Thomas (donc), lycéen, vit dans une cité aux noms de rues baptisés en hommage à de célèbres artistes : « Ici, ce sera Miro. Là, Gauguin. La petite impasse on l’appellera Van Gogh » (p. 20). Quel contraste ironique avec l’immeuble bétonné de dix-huit étages dans lequel le garçon vit ! Pour échapper à l’ennui, en compagnie de ses deux meilleurs amis, Thomas a coutume de monter sur la plateforme interdite qui culmine tout en haut de la tour.

Un « 21 avril », les trois garçons découvrent des bouteilles de bière étalées sur le sol de la terrasse. Qui a lancé cette idée folle ? Thomas ne le sait toujours pas et ne s’en souviendra d’ailleurs jamais. Ce dont il est certain, en revanche, c’est que chacun des garçons s’est amusé à lancer les bouteilles dans le vide. Le jeu fini, il redescend. Et ce n’est qu’à table, par la bouche de son père, homme éminemment engagé dans la vie de la cité, qu’il apprend la terrible nouvelle. Un jardinier est dans le coma. Il travaillait dans le parc, en face de la tour, lorsqu’il a reçu une bouteille en verre sur le crâne. En un instant, Thomas quitte le monde de l’innocence pour celui de la culpabilité.

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« Crime et Châtiment » en arrière-plan

Les coupables seront-ils recherchés, découverts, jugés, punis ? Il s’agit là d’un élément potentiel de l’intrigue, mais qui compte moins à la lecture que la crise de conscience qui agit comme une tempête sous un crâne de jeune homme. Thomas est en effet hanté par son acte et ce d’autant plus que cette faute le renvoie inlassablement à un livre, même un gros livre tout entier consacré au sentiment de culpabilité.

Avec sa professeure de français, Thomas est en train d’étudier Crime et Châtiment de Dostoïevski. Or, l’étudiant de Saint-Pétersbourg n’est-il pas comme lui, habité émotionnellement, mentalement et physiquement par son crime et le poids des remords ?

« La question que pose le livre, avait conclu Mme Clémence, c’est celle de la liberté :
A-t-on le droit de tout faire ?

Neuf cents pages pour poser une question, j’espère qu’il n’a pas écrit la réponse, a ricané quelqu’un » (p. 34).

Plus haut que les oiseaux est un roman suspendu plus qu’un roman à suspens : un roman tout en tension, nourri par le monologue intérieur d’un adolescent vibrant au son de « Radiohead » et dépassé par sa bêtise, à savoir ce geste anodin effectué en un instant de délire collectif qui, au lieu de ne casser que du verre a sans doute brisé une vie.

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », disait Rimbaud dans son célèbre poème. On ne se pose pas alors les questions qui fâchent, qui ennuient, celles qui ont le vice de casser l’ambiance et de faire d’un membre soudainement réfractaire d’un groupe d’ados une poule mouillée ou un dégonflé. Et si je rate ma cible ? Et si le vent se lève et lui fait prendre un autre chemin ? Il s’agit là de questions d’adultes bien trop cérébrales ; des questions fatalement posées trop tard, une fois que le mal est fait.

En ce sens, Plus haut que les oiseaux a la vertu d’agir sur le jeune lecteur sans pour autant se parer d’une pesante intention didactique. Pour le dire autrement et simplement, il ne cherche pas à faire la morale. À l’inverse, comme en attestent certaines sections mises en page comme s’il s’agissait de poèmes, il tend à mimer les flux et reflux d’une conscience tiraillée entre les divers embranchements du sentiment de culpabilité. Dire ou ne pas dire ? Feindre l’ignorance ou affronter la vérité ?

« Pour moi, la soirée était déjà finie,
j’étais peut-être un meurtrier,
j’étais un menteur,
j’étais un fou,
j’étais terrifié par la nuit qui arrivait,
jamais, je me disais, jamais je ne dormirai,
j’avais peur de dormir parce que j’avais peur de rêver 
» (p. 49).

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Lecture plaisir et interrogation morale

Si le roman d’Éric Pessan fonctionne aussi bien avec le lectorat adolescent c’est sans doute par sa capacité à soulever des questions implicites que chacun a en soi : « Ai-je déjà eu quelque chose à me reprocher ? », « Ai-je fait quelque chose qui a nui à l’intégrité d’autrui ? » D’une façon incidente, sur le plan scolaire, on retrouve ici des éléments de questionnement propres à l’enseignement civique et moral comme en atteste le développement suivant extrait du Programme d’enseignement moral et civique pour l’école élémentaire et le collège :

« La formation du jugement moral doit permettre de comprendre et de discuter les choix moraux que chacun rencontre dans sa vie. C’est le résultat d’une éducation et d’un enseignement qui demandent, pour les élèves, d’appréhender le point de vue d’autrui, les différentes formes de raisonnement moral, d’être mis en situation d’argumenter, de délibérer en s’initiant à la complexité des problèmes moraux, et de justifier leurs choix. Les élèves sont des sujets dont l’autonomie ne peut être progressivement acquise que s’ils ont la capacité de veiller à la cohérence de leur pensée, à la portée de leurs paroles et à la responsabilité de leurs actions ». [ JO du 26 juin 2015 ]

Le retour en classe de la lecture cursive du roman a toutes les chances de générer d’intenses débats, notamment en ce qui concerne l’absence sincère de volonté de nuire. Il est même probable que des élèves iront chercher des indices textuels pour étayer leur point de vue. Car chaque lecteur a forcément été touché par tel ou tel passage, comme par exemple le moment crucial où Thomas se confesse à lui-même pour la première fois des faits incontestables mis sous cloche dans un premier réflexe d’auto-défense.

« On a regardé le petit parc, au nord de l’immeuble. Il était désert, je jure qu’on a cru qu’il était désert […].

On a lancé la première bouteille.

C’est venu comme ça. L’un de nous trois a lancé cette première bouteille […] » (p. 82)

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L’enfer c’est moi, et pas seulement les autres

Si Plus haut que les oiseaux invite le lecteur adolescent à s’interroger sur cette coupable inconscience dont a fait preuve un adolescent plus naïf que méchant, il le fait par le plaisir du texte, rendant possible le processus d’identification au personnage principal. Une lecture par conséquent très utile pour entrer dans un champ de questionnement que les grandes œuvres du patrimoine telles celles de Racine ou de Balzac ont investi avec force : le sentiment de culpabilité et l’idée que l’enfer c’est moi et pas seulement les autres.

Approfondir le parallèle entre Raskolnikov, le personnage de Dostoïevski et Thomas celui de Pessan ne serait-il pas dès lors fructueux ? Thomas qui se vit comme un criminel, désireux d’effacer les indices de sa culpabilité de la mémoire de son téléphone portable ; Thomas qui a toujours l’impression d’être traqué, suivi, comme un assassin.

« Après la première compassion, passionnée, torturante envers le malheureux, l’idée effrayante du meurtre la saisit à nouveau. Dans ce ton transformé de ses paroles, elle venait soudain d’entendre l’assassin. Elle le regardait sidérée. Elle ne savait encore rien, ni pourquoi, ni comment, ni au nom de quoi. À présent, toutes ces questions jaillirent d’un coup dans sa conscience. Et, de nouveau, elle fut incapable d’y croire : “Lui, lui, un assassin ! Mais est-ce possible ?” » (Crime et Châtiment).

Ludmilla (élève de seconde) et Antony Soron, ÉSPÉ Paris

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• Voir sur ce site : « Aussi loin que possible », d’Éric Pessan & « La Perspective du condor », de Christian Garcin, par Frédéric Palierne.

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