« N’être personne », de Gaëlle Obiégly. Pour se débarrasser de son existence

"N'être personne", de Gaëlle ObiéglyUn vendredi en fin d’après-midi, la narratrice de N’être personne se trouve enfermée dans les toilettes de l’entreprise qui l’emploie comme hôtesse d’accueil. Munie d’un simple stylo-bille et du papier hygiénique dont elle dispose, elle « rumine », songe et écrit les pages qu’on lit.

Sur cette trame très simple, insignifiante, Gaëlle Obiégly écrit un livre qu’on ne saurait classer, entre le reportage, le recueil d’aphorismes, la réflexion sur l’écriture, avec un sens et un goût du coq-à-l’âne, des liens improbables et des digressions qui font de la lecture une activité incessante et vivante.

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Lire est affaire d’errance et d’exploration

Quand on sait où l’on va, on n’a plus besoin d’aller. C’est le sens d’une des anecdotes relatées par la narratrice, sur une rencontre en médiathèque, à Pantin. Amenée à faire une conférence sur la fugue, en partant notamment d’un récit de Kafka, elle se heurte à une lectrice qui lui parle écrivains de terroir, « qui écrivent sur ce qu’ils connaissent et qui respectent leur public ».

La narratrice indique d’emblée son refus de la fiction convenue, prévisible et pense autrement sa démarche :

« L’écriture, elle, se produit dans le vide, les ténèbres, dans la maison, les embouteillages, au quotidien. Chaque phrase est une facette taillée dans une pierre informe. A la fin, on n’en saura pas plus sur la pierre. »

N’être personne, c’est déjà être en chemin, sans certitude, avec la seule envie de chercher.

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L’écrivaine n’est personne sur le plan social

On la découvre au début du livre, vêtue de son uniforme sans poche. Les autres employés regardent de haut ou de loin cette femme qui pratique ainsi l’intérim, accumule les petits boulots et se donne le temps de ne rien faire. C’est la même femme que l’on rencontrait dans Mon prochain, précédent roman de Gaëlle Obiégly. Cette femme qui n’est rien a toutefois une origine, qui revient de livre en livre : elle a vécu dans la Beauce dont elle a livré de nombreuses descriptions dans Gens de Beauce ou Faune. Elle y a vécu entre désastre et désir, pour reprendre une de ses expressions :

« Pour commencer, j’ai habité Rambouillet puis un village de Beauce. La ville où je suis née, je ne l’ai jamais habitée. J’y ai existé. Mais habiter suppose de donner une forme à sa vie. C’est à Paris que la mienne prend tournure. »

Il n’empêche ; certaines scènes, anecdotes ou épisodes rendent les contrastes de cette région apparemment sans relief. James Ménard, le grand-père de la narratrice, en est une figure singulière. On le voit marcher dans la neige, un jour de décembre, semblant « aller le plus loin possible dans l’impraticable ». La formule vaut pour sa petite fille comme pour lui. La manière dont elle se sent communiste, fera sourire, mais pas seulement :

« Un moment, j’étais communiste. Par amour d’une personne. Le peuple ne m’inspire rien tant qu’il n’est pas menacé. L’humanité, je n’en aime que les détails. L’amour, pareil, tant qu’il n’est pas menacé, se passe d’engagement. »

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« Je m’utilise comme si j’étais un instrument.
Je suis moi et l’autre. »

Son intérêt pour l’humanité transparaît tout au long du livre par ces détails, scènes de rues, ainsi l’arrestation musclée d’un jeune Noir à la gare du Nord, instants captés, bruits de mobylette et sensibilité à des riens, à de l’infime. C’est par exemple le cas dans un très amusant passage sur les odeurs, passage qui la mène d’un magasin à une salle de cinéma, se termine dans une piscine prise d’une odeur de décomposition, jusqu’à trouver l’origine des odeurs :

« Ce qui pue c’est le “je”. Il y a des personnes, j’ai remarqué, qui évitent de dire “je”. Elles finissent leurs courriers par “t’embrasse”, ça sent moins. »

Toujours le désir de n’être personne, qu’elle met en relation avec l’empathie :

« Je m’utilise comme si j’étais un instrument. Je suis moi et l’autre. Il y a diverses possibilités d’être au monde si l’on s’offre à lui, si l’on est affectif. De toute façon, je suis une toute petite partie d’un être immense et souvent je dis des conneries. C’est pour ça que je cherche à être personne. Ça me permet d’en dire moins. Ou plus, mais sans craindre pour ma réputation. Être personne, c’est une façon d’être parmi d’autres, si l’on y pense : Ulysse a bien fourni ce nom au cyclope, avant de se nommer, de façon stupidement virile. »

On ne s’étonnera guère de trouver dans la bibliothèque de la narratrice des auteurs comme Antonin Artaud qu’elle lit au travail quand elle a un moment, et que ses collègues méconnaissent, mais aussi et surtout Robert Walser à qui elle consacre quelques pages d’une grande justesse :

« Son œuvre est une ode à l’échec », écrit-elle. Il s’est toujours moqué de ceux qui lui donnaient des conseils pour devenir célèbre, n’étant pas de ceux qui veulent rentabiliser leur vie, car le souci de la rentabilité anéantit le désir. »

Cela, elle l’écrit des gens qu’elle côtoie : elle se refuse à devenir leur semblable.

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« La voix de l’enfant […] est essentiellement interrogative »

La narratrice, que l’on confondra si on a lu ses précédents livres avec Gaëlle Obiégly, n’est d’aucun clan, d’aucune communauté. Elle le montre à différentes reprises et en particulier dans un épisode beauceron. Un groupe d’hommes cherche à faire boire un Arabe. Il s’y refuse ; les hommes insistent :

« La honte m’est tombée dessus, et c’est ce sentiment qui m’a donné la conscience politique. Le désir de ne pas faire partie de la communauté qui, malheureusement m’échoit m’a fait prendre conscience que j’étais de ceux qui m’horripilent. »

Cette dimension politique qui traverse le livre ne s’incarne pas dans une idéologie, même si le communisme est cité, pas dans un parti. Pour la narratrice le mot l’engagement est d’abord « langage-ment ». Ce qui ne l’empêche pas, sinon de donner de la voix, d’en avoir une. Elle a gardé celle de son enfance et qui a eu la chance d’entendre Gaëlle Obiégly dire ses textes ne l’oublie pas :

« La voix de l’enfant, si l’on entend par voix ce qui est exprimé, elle est essentiellement interrogative. »

Et tout ce livre est comme une longue interrogation, un livre d’étonnements. Des voyages la ponctuent, des instants burlesques qui rappellent Buster Keaton empêtré dans le désastre qu’il a provoqué.

Il y a des livres, romans ou autre qu’on lit d’une traite, comme on fait un trajet en train. Ils sont éclairés par un unique projecteur, et l’on se plait à filer avec eux, d’une page l’autre. Le plaisir à lire Gaëlle Obiégly est autre : les éclairages changent, les angles avec eux. On s’arrête sur un détail, on revient à la phrase, on savoure l’aphorisme, on discute la pensée. Les deux lectures sont agréables ; la seconde reste phosphorescente.

Norbert Czarny

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• Gaëlle Obiégly, « N’être personne »,  Verticales, 2016, 320 p.

 

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