Modiano, émule de Proust ou de Balzac ?

Plan du métro parisien en 1950Le dernier roman de Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, commence comme un roman policier et se transforme insensiblement en investigation sur le passé du narrateur, qui ressemble à l’auteur comme un frère.

Jean Daragane en a les habitudes, les craintes, les manies. Romancier, il est en train d’écrire un roman sans titre, feint d’écrire une monographie sur Saint-Leu-la-Forêt et se consacre surtout à fouiller dans sa mémoire pour y retrouver des souvenirs presque complètement oubliés que lui rappellent les deux étranges visiteurs venus lui rendre son carnet d’adresses.

Autobiographie déguisée ou autodérision ? Mise en abyme, mise en boîte, mise en demeure. Un nom disparu de sa mémoire va le mener de proche en proche à une série d’autres noms de gens qui ont tous tenu un rôle dans sa vie. Jouant sur ces noms – calembours, anagrammes, emprunts à l’histoire (Führer) ou à la littérature –, comme sur ceux des lieux évoqués, il écrit un nouveau paragraphe de son « pedigree », dessine la cartographie d’une existence fantomatique qui a été la sienne dans les années 1950, 1960, 1980 et 2000.

 

 » Tout est mosaïque »

Balzac l’a montré : « Il n’est rien dans ce monde qui soit d’un seul bloc, tout est mosaïque. » Proust et Virginia Woolf ont dévoilé comment l’inconscient « ignore le temps », superpose différentes époques, différents moments similaires, mélange les âges de la vie. Le temps n’est plus linéaire, mais feuilleté, la mémoire rapproche les souvenirs de saisons aux habitudes immuables – « comme s’il y avait dans le temps des séries différentes et parallèles ». Freud l’a confirmé. Apollinaire a trouvé des images inoubliables pour parler de la mémoire :

« Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir
« 

Marcel Proust, sa mère Jeanne, son frère Robert

Marcel Proust, sa mère Jeanne et son frère cadet Robert

 

Modiano doit autant à Balzac qu’à Proust ou à Apollinaire, lui qui navigue à vue sur le « bateau englouti » ou nage dans les eaux troubles de la mémoire. « Il suffit de faire la planche et de se laisser doucement flotter sur les eaux profondes, en fermant les yeux » pour faire émerger des lambeaux de souvenirs accrochés, comme à des canots de sauvetage, à des noms de personnes, de rues, de lieux, à des titres de livres, à des paroles de chansons, à des objets fétiches comme cette valise de carton remplie de souvenirs disparates.

Refusant avec entêtement un présent blanc, lisse et sans profondeur, il explore les couches sédimentées d’un passé flou qu’il tente de sauver de l’oubli. Non parce qu’il y a été heureux, comme Proust. Bien au contraire. Parce qu’il essaie de découvrir dans une indifférence générale à son égard un improbable souvenir d’amour ou la moindre trace d’attention pour l’enfant solitaire et timide qu’il n’a jamais cessé d’être.

L’abandon est la grande souffrance de Modiano. Il cherche sans fin une mère et un père insaisissables et ne trouve à leur place à l’infini que des substituts qui ont fait office de parents, ont gardé l’enfant qu’il était, et finissent à leur tour par l’abandonner.

Le grimoire à jamais mystérieux de l’enfance

Ces figures parentales sont des personnages aussi reparaissants que ceux de Balzac. Ne retrouve-t-on pas dans Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier Roger Vincent et Annie Astrand déjà vus en 1978 dans Remise de peine ? Modiano se pose une question éminemment balzacienne: « Pourquoi des gens dont vous ne soupçonniez pas l’existence, que vous croisez une fois et que vous ne reverrez plus jamais, jouent-ils, en coulisse, un rôle important dans votre vie ?  »

Balzac en 1842

Balzac en 1842

C’est le lexique théâtral de La Comédie humaine. Premiers rôles, comparses, utilités, figurants apparaissent et disparaissent, mais ont tous la même importance dans la vie d’un homme. C’est la préface d’Une fille d’Ève :

« D’abord, il en est ainsi dans le monde social. Vous rencontrez au milieu d’un salon un homme que vous avez perdu de vue depuis dix ans : il est premier ministre ou capitaliste, vous l’avez connu sans redingote, sans esprit public ou privé, vous l’admirez dans sa gloire, vous vous étonnez de sa fortune ou de ses talents; puis vous allez dans un coin du salon, et là, quelque délicieux conteur de société vous fait en une demi-heure l’histoire pittoresque des dix ou vingt ans que vous ignoriez. »

Dans le théâtre du monde, la mémoire fonctionne par échos, reflets, revirements ; tout se reproduit, se dédouble, se recompose sans cesse. Le passé est un puzzle dont certaines pièces sont des bribes de « réalité passée en fraude » – instantanés, photos d’identité, bouts de papier griffonnés, chansons, titres de films ou de romans. Cette technique du collage est bien plus qu’un procédé littéraire. C’est un mode de vie. Une planche de salut. Modiano parsème son roman d’indices minuscules qui ne mènent à rien d’autre qu’au grand vide de son enfance.

A-t-il vraiment été jaloux de Minou Drouet ? S’est-il promené à Saint-Leu-la-Forêt ou à Montmorency ? Ces noms sont autant d’« avis de recherche » destinés à attirer l’attention d’éventuels lecteurs qui auraient traversé cette vie lacunaire dont il ne connaît toujours pas le mode d’emploi et répondraient à cet appel déguisé. Il passe son temps à attendre dans cette forêt de la mémoire que quelqu’un le reconnaisse, lui fasse signe, lui donne sens. Tandis que lui-même fait des efforts surhumains pour vaincre l’oubli : « On essaie de résoudre des énigmes qui ne l’étaient pas sur le moment et l’on voudrait déchiffrer les caractères à moitié effacés d’une langue trop ancienne dont on ne connaît même pas  l’alphabet. »

Le « palimpseste » à peine lisible qu’il tente de  déchiffrer est le grimoire à jamais mystérieux de son enfance. Chaque visite qu’il fait est un pèlerinage aux sources, une plongée en apnée, une aventure à haut risque, une glissade sans fin sur le « toboggan de la mémoire ». Il s’agit de trouver un sens à « des paroles de chansons apprises dans votre enfance et que vous pouvez réciter toute votre vie sans les comprendre », de retrouver « un paysage intérieur qui avait fini par recouvrir le Paris trop lisse et empaillé du présent ».

Le mille-feuilles du temps vécu

Là où Proust guette les sensations fugitives qui lui restitueront les délices du bonheur familial perdu, Modiano, comme Balzac, cherche à combler le vide d’un passé sans affection par une recherche des moindres traces de l’amour perdu ou plutôt jamais connu. Il est en quête perpétuelle de souvenirs profondément enfouis et à peine perceptibles, comme « un rai de lumière que l’on distingue à peine sous une porte close et qui vous signale la présence de quelqu’un ».

L’intime est ce qui se dérobe, qui clignote, qui brille au loin dans le noir du passé. C’est cette « vie privée », qu’il tente de recréer parce que, comme Balzac, il en a été exclu, privé. Si Balzac la reconstitue par une multitude de détails, Modiano tente désespérément de la revivre par une écriture blanche et répétitive, simple et raffinée, qui n’a pas son pareil pour explorer comme à tâtons les couches différentes du passé, selon les temps des verbes, les coïncidences de dates, le fouillis des souvenirs retrouvés par hasard. Le mille-feuilles du temps vécu.

Anne-Marie Baron

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 « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier », de Patrick Modiano, par Norbert Czarny.

« L’Herbe des nuits », de Patrick Modiano (2012), par Norbert Czarny.

• « Balzac occulte », d’Anne-Marie Baron, par Stéphane Labbe.

• « Balzac à vingt ans », d’Anne-Marie Baron,  par Stéphane Labbe.

Tout Balzac dans les Archives de « l’École des lettres ».

• « L’École des lettres » a consacré trois numéros à l’étude de toutes les nouvelles de Balzac : I , II, III.

• Un recueil de nouvelles et quatre romans pour faire découvrir aux élèves l’univers balzacien dans la collection Classiques, Classiques abrégés.

• Le site de la Société des amis de Balzac et de la Maison de Balzac, éditrice du Courrier balzacien.

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