« Mister », d’Elsa Boyer : la fabrique des hommes machines

"Mister", d'Elsa BoyerLe mot roman ne figure pas en couverture de Mister, le troisième livre publié par Elsa Boyer. Le mot football n’apparaît jamais dans ce texte à l’écriture poétique, qui s’approche du territoire fantastique, tout en s’ancrant dans un réel très aisé à identifier.

En Italie, Mister  est le surnom que les joueurs donnent à leur entraîneur. Ancelotti, aujourd’hui à la tête du Real Madrid est Mister. Mais dans les pages qu’on lit, ce Mister est un stratège un peu fou, obsessionnel, hanté par le spectre de la défaite ou de la victoire sans beauté, sans élégance.

Il a quelque chose de Mourinho qui mène aujourd’hui le club anglais de Chelsea, fait penser à Jurgen Klopp, le coach éruptif de Dortmund, ou à Marcelo Bielsa, qui dirigera en août l’OM et qu’on surnomme El loco, pour la place démesurée qu’occupe dans sa vie le métier d’entraîneur.

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Au centre du récit, un démiurge

Mais allons au-delà du football pour voir dans ce mister, au centre du récit, un démiurge, un créateur, un homme détenant le pouvoir, désireux de le conserver, toutefois prêt à le perdre avec génie, s’il le faut. Mister côtoie les abîmes. Il n’a plus de visage, l’ayant fait et refait pour affronter les projecteurs qui l’assaillent lorsqu’il fait face aux caméras ou aux journalistes, avant, pendant et après les matchs.

Ses yeux sont cachés en permanence derrière des lunettes noires. Sa vie personnelle est détruite ; sa femme l’a quitté. Il est seul face au « staff » dont les propos, tout au long du roman, s’apparentent à la langue de bois footballistique qu’on entend à longueur d’émissions de télévision.

 

« Ces corps qui rentrent dans le tunnel de l’argent »

Mister élabore des stratégies, pense le monde comme un espace sauvage, observe et façonne ses footballeurs comme des animaux : « Envoyé en conférence de presse pour expliquer aux journalistes les résultats médiocres de l’équipe depuis deux matchs, Mister décide de sortir les crocs. Il explique qu’il veut une équipe qui soit comme une forêt noyée de pluie et de fumée, une jungle en guerre. Ou des fauves, oui, des fauves, des mâchoires qui claquent sec comme des pièges. »

Face aux stars, il peut entrer dans l’ombre, à condition de la savoir provisoire, de savoir que le silence le sert un temps, et que la lumière peut éblouir et détruire le buteur d’un soir, ou d’une saison : « L’attaquant fait partie de ces corps qui rentrent dans le tunnel de l’argent et y filent à toute vitesse. Mister pense qu’en glissant des noms secrets et des chants dans leurs oreilles, en les envoyant tourner sous leurs crânes, il réveillerait des esprits animaux et majestueux. Mister comprend surtout que les transformations sont sans retour. »

 

Une fabrique d’hommes machines

Mister fabrique en effet des machines. Les joueurs qu’il achète pour le club, à coup de millions sont d’abord des corps qu’il observe, critique, vante ou insulte. Il en fait des armes de guerre qui vivent le match comme un affrontement dans l’arène. Les enjeux les dépassent et, à peine sortis du stade, ils s’enferment dans de vastes villas froides et impersonnelles, remplies d’écrans : « Dans ces endroits Mister a vu l’argent. Il l’a vu démembrer des joueurs aux nerfs de jolies femmes, il l’a vu emmurer des hommes vivants et dans leurs yeux il n’y avait plus aucun cri. Ces villas bourbiers aspiraient leur vie et ces hommes ne sentaient plus rien. »

Un jour, les joueurs se blessent, perdent ce qui fait leur seule valeur, une rotule, un ligament, une hanche. On essaie de les réparer mais cela ne fonctionne pas toujours. Ils disparaissent. Au-dessus de tous ces humains, l’argent règne, circule, oublie les frontières. Et pour que l’argent règne, il faut en faire couler beaucoup, autant que les images qui envahissent la ville : Mister se retrouve aujourd’hui à la tête de cette équipe star, des corps aiguisés rutilants et sans faille, des cerveaux d’acier.

Ceux qui l’ont placé là ont des milliers de canaux et d’écrans à inonder d’images. Le staff veut des visages à cadrer en gros plan, des victoires à faire défiler au ralenti, des actions virtuoses plaquées sur des corps calibrés à projeter sur des écrans très haute définition.

 

Le football comme métaphore du monde

On l’aura compris, Mister n’est pas un roman sur le football, plutôt à partir de lui. Ce sport, le plus populaire sur la planète, est une métaphore du monde tel qu’il est devenu. La transformation du corps humain, le fait qu’il devienne marchandise bonne à tous les échanges, c’est ce que le sport en général a perçu avant tout le monde, du cyclisme à l’athlétisme, pour ne prendre que deux exemples.

Ce livre décrit également l’emprise des images, le flux ininterrompu qui nous étreint et éteint. Il montre l’argent qui bâtit et ruine, irrigue et assèche, empêche tout sentiment autre que les clichés émis par le staff, les adversaires déclarés de mister au club.

Mister est aussi une fiction écrite à la lisière des genres, ou les confondant, pour en donner l’intensité. On se prend à écouter les phrases, à sentir une musique. Et si l’on osait un rapprochement avec l’un des plus beaux romans de l’année, on dirait que l’écriture d’Elsa Boyer fait penser à celle de Maylis de Kérangal, dans Réparer les vivants. Ce n’est pas un mince compliment.

Norbert Czarny

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 • Elsa Boyer, « Mister », POL, 2014, 144 p.

Maylis de Kérangal, « Réparer les vivants », par Norbert Czarny.

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