Michel Tournier, « vagabond immobile »

À l’image de Giono qu’il admire, qu’il a lu au collège à l’âge de douze ans, qu’il a pris comme modèle, Michel Tournier n’aura pu connaître de son vivant la consécration représentée par l’entrée dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». Comme l’écrivain de Manosque, il a participé à la naissance du projet, mais a disparu un an avant son achèvement, le 18 janvier 2016.

Il aurait pu se montrer satisfait de l’excellent travail fourni par Arlette Bouloumié et ses collaborateurs, Jacques Poirier et Jean-Bernard Vray. Il aurait sûrement aimé la magistrale introduction signée de celle qui consacra l’essentiel de sa carrière universitaire à celui que l’on nomma, un peu improprement,  l’« ermite de Choisel ».

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Michel Tournier, inclassable et polymorphe

Arlette Bouloumié, dans cette solide synthèse qui ouvre le volume, insiste précisément sur une facette essentielle du romancier des Météores : la binarité, on pourrait presque dire l’hybridité. Celui qui s’est intéressé aux jumeaux possède lui-même un coté Janus et aime à cultiver le paradoxe.

En témoignent, dans sa thématique, le mélange de sacré et de profane, de cosmique et de comique, l’attachement au réel et le goût pour le métaphysique, l’exploration du passé et l’observation des problèmes du présent, le pari de la fiction et la tentation égotiste. Lucifer, le porteur de lumière, n’est pour lui que l’inverse de Dieu, le dispensateur de grâce, ainsi que le révèle cette phrase de Vendredi « Lucifer imite Dieu à sa manière qui est grimace » (chap. V, p. 78 de la présente édition).

L’homme se veut solitaire dans son presbytère, et disert (presque mondain) dans les médias. Concentré sur les pages de son journal, mais offert au public dans un journal qu’il nomme « extime ». L’oxymore (caractéristique baudelairienne) lui va bien, comme le prouve l’étiquette de « pessimiste gai » qu’il revendique, ou celle de « vagabond immobile » (qui sert de titre à un ouvrage de réflexions publié en 1981), ou quand il déclare dans un entretien : « J’obéis à une esthétique du merveilleux sordide » (cité page XXV). Un de ses essais les plus réussis s’intitule Le Miroir des idées (1994) dans lequel chaque concept se reflète dans son contraire.

Le miroir (y compris celui de la photographie), diabolique instrument qui fascine Tournier, porte en lui le principe d’inversion, ressort essentiel de ses romans et même de sa vie. L’objet spéculaire redouble l’image, agrandit le monde, multiplie la création et convient aux appétits démesurés, ceux des ogres par exemple. Et Tournier l’orexique, veut tout dévorer, aime une chose et son contraire (livres savants et contes pour la jeunesse par exemple), est ogre, autant qu’il est primitif, immigré, jumeau, monstre, roi mage, saint, toutes ces figures de la transgression qui peuplent ses romans et attirent sa sympathie.

Jusqu’à son lecteur, tenu de concilier, en ouvrant ses livres, des exigences opposées : la naïveté de l’enfant et la profondeur du philosophe, le romanesque et le transcendantal, le populaire et l’intellectuel. Inclassable, Michel Tournier, et polymorphe.

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Un vitaliste qui vise l’universel

Cette singularité est perceptible dans sa carrière littéraire qui n’a rien de conforme. Son premier roman (Vendredi ou les limbes du Pacifique), publié alors qu’il est âgé de quarante deux ans, marque une entrée tonitruante en littérature qui sera suivie, trois ans plus tard, par un deuxième roman récompensé par le prix Goncourt (Les Météores), et confirmée par une carrière fulgurante, unanimement encensée, avant d’être boudée par une certaine intelligenstia qui a du mal à suivre ce créateur hors-normes, « venu d’ailleurs » comme l’écrit Arlette Bouloumié.

Ce déficit de reconnaissance viendrait peut-être du classement de Tournier dans la catégorie, méprisée des élites, des  écrivains du « oui ». S’appuyant sur le Vol du vampire, l’universitaire rappelle que le romancier se proposait d’apprécier les écrivains du XXe siècle « selon le talent qu’ils mettent à dire non ou oui à la vie » (p. XVII). Après Colette, Gide et Giono (et au contraire de Proust et Céline), Tournier, qui s’est appliqué à célébrer le monde et à élargir l’espace, est un vitaliste qui vise l’universel.

Pour s’en convaincre, il convient de se replonger, avec un plaisir que la patine du temps ne fait qu’accroître, dans la lecture des six romans que propose cette édition : Vendredi ou les limbes du pacifique (qui peut compter double, puisque la version pour la jeunesse, Vendredi ou la vie sauvage figure également au sommaire), Le Roi des Aulnes, Les Météores, Gaspard, Melchior et Balthazar, Gilles et Jeanne.

Les éditeurs ont jugé bon d’ajouter à ce corpus romanesque l’essai, paru en 1977, Le Vent Paraclet, dont la présence ici est ainsi justifié par Arlette Bouloumié : « Cette autobiographie intellectuelle est fondamentale, puisqu’elle éclaire les œuvres antérieures […] par une réflexion sur leur genèse » (p. LII).

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Un écrivain « masqué »

Comme toujours pour cette prestigieuse collection, chaque œuvre est présentée par une longue notice, commentée par des notes et augmentée d’éléments parfois inédits, comme ceux recueillis dans les « Archives Tournier » en passe d’être classés, mais déjà exploités par les éditeurs.

C’est dans ces manuscrits non publiés qu’a été découvert un texte inachevé dans lequel Tournier a puisé pour ses futurs romans, un journal tenu sur trois cent soixante-cinq jours, commencé dans les années 1950, signé d’un pseudonyme, et qui aurait dû s’appeler « Les Plaisirs et les Pleurs d’Olivier Cromorne ».

Tournier, déjà, aimait, comme aurait dit Descartes, « avancer masqué ». La formule sera utilisée pour un livres d’entretiens avec Michel Martin-Roland (Je m’avance masqué, 2011, rééd. « Folio », 2013). Ce superbe volume de la « Pléiade » permet, au moins partiellement, de lever le masque.

Yves Stalloni

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Michel Tournier, « Romans suivis de “Le Vent Paraclet” », édition publiée sous la direction d’Arlette Bouloumié, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 2017, 1759 p

Michel Tournier lecteur de Giono, par Arlette Bouloumié.

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