« Michel Tournier : l’écriture du temps », de Mathilde Bataillé

« Michel Tournier : l’écriture du temps », de Mathilde BatailléUne invitation à relire Tournier

Alors que Michel Tournier a fait, un peu plus d’un an après sa disparition, son entrée dans la « Bibliothèque de la Pléiade » avec un volume consacré aux romans, paraît un passionnant essai de Mathilde Bataillé sur la question du temps dans son œuvre.

L’auteur, qui enseigne la littérature à l’université d’Angers, a soutenu sur le sujet une thèse que le présent ouvrage, intitulé Michel Tournier : l’écriture du temps, reprend en l’allégeant pour la rendre accessible au plus grand nombre.

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« Primaires » et « secondaires » : tempéraments d’écrivains

Le thème du temps est essentiel dans l’œuvre de Tournier, ainsi que le précise Arlette Bouloumié dans sa préface. Elle revient aussi sur une distinction, reprise et développée dans l’ouvrage par Mathilde Bataillé, entre deux tempéraments contraires décrits par Tournier dans Le Miroir des idées, les « primaires » et les « secondaires ».

D’un côté, les personnalités qui s’inscrivent dans un « éternel présent », qui n’éprouvent aucun regret pour le passé et aucune inquiétude envers l’avenir : les « primaires » ; de l’autre, celles qui regardent en arrière et se projettent dans le futur, à la fois nostalgiques et prospectives : les « secondaires ». Tournier lui-même serait un « secondaire » (à l’image de Baudelaire ou de Proust) qui aspirerait à devenir « primaire » (comme l’a fait Gide).

Cette partition binaire, et la volonté de changement qui en découle, fourniraient, nous explique Mathilde Bataillé, une clef pour comprendre l’écrivain et l’évolution qui fut la sienne dans son inspiration et dans sa manière. Ainsi, après les grands romans mythologiques, Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Le Roi des Aulnes, Les Météores (parfois regroupés sous l’appellation « trilogie »), le romancier choisit de privilégier la « concision » et la « limpidité » et s’oriente progressivement vers des œuvres plus brèves, comme les contes, les nouvelles et des textes non-fictionnels fragmentaires, dans l’esprit de ce qu’a inauguré Le Vagabond immobile en 1984.

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Gagner en intemporalité

Cette hypothèse de départ assure la structuration du livre qui se décline en trois parties : une première consacrée à la vision du temps dans la fameuse « trilogie » ; une deuxième qui a pour objet l’étude des textes brefs, quelle qu’en soit la teneur ; une troisième, synthétique, voire philosophique, qui porte sur les « enjeux temporels de l’art et de l’entreprise littéraire », problématique trouvant son issue dans la célèbre formule de Malraux : « L’art est un anti-destin. »

Dans le cas de Tournier, cette perspective se retrouve dans « le mélange d’universalité et de particulier que l’écrivain érige en condition nécessaire pour qu’une œuvre puisse espérer survivre à son auteur » (p. 307). Mathilde Bataillé s’applique à démontrer les efforts de Tournier – dans ses choix personnels comme littéraires – pour échapper au temps, pour mériter la postérité, pour laisser de lui une « photographie » durable, pour gagner en intemporalité et devenir, en somme, un « classique ».

Une telle conclusion, couronnement d’un travail d’une grande rigueur, suffit à justifier cette publication universitaire érudite qui explore, de manière définitive, un aspect souvent évoqué de l’art de Tournier.

Une autre raison donne du prix à cet ouvrage : il constitue une incomparable invitation à relire Tournier, il nous aide à mieux comprendre la portée de ses ambitieux romans nourris de mythes et de références culturelles multiples, à les rapprocher aussi des autres œuvres, les contes et nouvelles, les essais, les articles, les textes autobiographiques, à trouver en définitive une unité dans une œuvre abondante et variée.

Une façon de redonner toute sa place à ce grand écrivain du XXe siècle que son désir de séduire un large lectorat a parfois empêché d’être reconnu par l’université.

Yves Stalloni

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• Mathilde Bataillé, « Michel Tournier: l’écriture du temps », préfacé par Arlette Bouloumié, « Interférences », Presses universitaires de Rennes, 2017.

• Voir sur ce site :

– Michel Tournier, « vagabond immobile », par Yves Stalloni.

Michel Tournier, « Lettres parlées à son ami allemand Hellmut Waller », par Mathilde Bataillé.

« Michel Tournier. La Réception d’une œuvre en France et à l’étranger », sous la direction d’Arlette Bouloumié, par Yves Stalloni.

–  Michel Tournier dans les Archives de » l’École des lettres ».

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