« Mémoires d’outre-mer », de Michaël Ferrier

"Mémoires d’outre-mer", de Michaël FerrierLoin du centre

Nous vivons avec la ferme conviction que la France est d’abord l’hexagone que l’on découvrait autrefois en lisant Le Tour de France de deux enfants. Certes, nous savons que ce pays est plus vaste qu’il n’en a l’air, et que de la Polynésie à l’Amérique en passant par la Réunion, il est divers à tous égards.

Nous n’en avons cependant qu’une conscience imparfaite. Peut-être est-ce là le sentiment qui animait Michaël Ferrier lorsqu’il est parti « outre-mer » sur les traces de son grand-père Maxime, un homme singulier, à part, sans doute trop rêveur et fantasque pour s’enfermer dans les murs nationaux, surtout au sortir de la guerre de 1914.

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Madagascar, 1922

C’est en effet en 1922 que le jeune homme part pour l ’« île Rouge ». Et bel éloge du départ rappelant que le roman n’est pas qu’intrigue, mais aussi réflexion : « La joie des départs, le déploiement qu’ils offrent à l’imagination et à la mémoire… On ne comprend rien aux migrations si l’on n’a pas un peu le sens musical : canons, strette, répons… Liberté de la fugue, art de l’improvisation… Tous les gens de passage et ces gens de travers… Ils déjouent les fusions et les collections, ils jouent les dissensions contre les recensions, ils se glissent dans les interstices. »

Maxime fait carrière comme acrobate dans un cirque, puis connaît la fortune en vendant des objets de toute nature, passant parfois par la boucane ou la contrebande et poursuivi de ce fait par une maréchaussée plus bonace qu’en nos confins.

Un jour il rencontre Pauline, native de Goa, dont le « maintien » l’éblouit. Il a de nombreux enfants avec elle (mais aussi avec sa maitresse Carmen), perd tout ce qu’il a lorsque le régime de Vichy se met à le pourchasser avec plus d’opiniâtreté, mais conserve l’énergie et la grâce qui lui permettent de vivre heureux d’un rien.

Il se remet au dessin quand il n’a plus aucune ressource, vit de peu et meurt sans douleur ou presque : il ne s’est jamais vraiment remis de la perte de Pauline, dévastée par un cancer.

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Histoire d’une île

En quoi l’histoire si riche, si aventureuse de Maxime raconte-t-elle celle de cette terre lointaine au cœur de l’Océan Indien ? C’est ce que l’on découvre au fil de ces 350 pages érudites et poétiques, pleines de légèreté et de gravité. Partons de ce dernier mot. Grave ou douloureuse, l’histoire de Madagascar l’est, et aurait pu l’être davantage si un certain « projet Madagascar » dont l’auteur rappelle la teneur, avait été mis en place.

Ses concepteurs nazis – inspirés par quelques idéologues antisémites du XIXe siècle français et allemands, avaient eu l’idée de déporter là tous les Juifs d’Europe.

On peut dire, rétrospectivement, qu’avec ce que l’on sait de la réalisation de la « solution finale », l’horreur eût été moindre, mais c’est oublier tout ce que cela aurait impliqué. Madagascar est une île aussi belle que féroce : épidémies de peste, typhons et autres catastrophes naturelles, misère profonde, rien n’est épargné aux habitants. Les « déportés » auraient été placés là de façon temporaire, en attendant pire. Entretemps…

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Sous le régime de Vichy

Michaël Ferrier raconte cette histoire sordide, et bien d’autres qui sont autant de moments épiques auxquels est confronté Maxime. L’amitié d’Arthur, l’amour pour Pauline et Carmen le sauvent du pire. Mais c’est surtout sa désinvolture, son art (tout circassien) de retomber sur ses jambes qui l’aident à survivre aux épreuves.

Ainsi, pendant l’occupation vichyste (on ne saurait nommer autrement l’emprise du maréchal et de ses sbires sur l’île), Maxime ne se déplace jamais sans deux perches en bambou : l’une pour glaner les mangues, l’autre pour diriger les zébus. On ne saurait plus subtilement dire son adhésion aux idées du général « deux Gaules »…

Il bâtit également un mur des fous, écho parodique du Mur de l’Atlantique construit par les Allemands. Pauline et lui fabriquent un poste à galène et peuvent ainsi capter les messages de Londres :

« Pendant que tout, tout autour de lui, sombre dans l’obscur et dans le bruit, femmes et enfants en cavale, biens saisis, monde prostré, boutres et bambous confisqués, lui continue de fredonner cette simple ligne mélodique, cette petite musique de fond, cet art de la fugue dans la superposition des tons, la gloire céleste des couleurs… Sur le pont du bateau, dans la douceur terrible de la fuite, il parle à la mer à mi-voix : “Véronèse était un peintre… Je répète : Véronèse était un peintre”… »

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Une écriture jubilatoire

Le roman de Michaël Ferrier est rempli de couleurs, de sons, d’images. D’abord pour rendre la générosité d’un lieu, Madagascar, qu’on ne saurait résumer à l’oppression qui l’accable ou aux calamités qui le frappe. Les oiseaux, les poissons, les fleurs que l’auteur énumère avec la gourmandise de Jules Verne dans Vingt Mille Lieues sous les mers en sont un exemple.

Mais la jubilation tient aussi à la langue. Outre les messages de la Résistance dont la dimension poétique le touche, l’auteur décrit la première rencontre entre l’homme à femmes et sa belle Pauline : « Il veut tout, tout de suite. Elle ne cède rien. Elle se précautionne ? Il s’encolère… Il tremblade, il chamade… Elle renaude et elle fiéraude. »

Les adjectifs par lesquels Pauline qualifie son amoureux sont de même teneur… empruntés à Montaigne et jetés comme on vide un panier de fruits mûrs à la face d’un importun. Cette langue, lointaine en apparence, elle nous revient à l’oreille avec délice et fait tout le charme de ce roman.

On sent aussi l’amour qu’éprouve l’auteur pour les saltimbanques et les descriptions qu’il fait des acrobates ou boxeurs mériteraient un meilleur sort : on laissera aux lecteurs le soin d’en juger…

Un mystère suscite l’envie d’enquêter du narrateur : trois tombes oubliée dans un cimetière au cœur de l’île. L’une porte l’inscription : « Pourvu qu’elle soit vivante et non anéantie. » Nous n’en révélerons pas le sens : le lecteur s’en délectera…

Norbert Czarny

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Michaël Ferrier, « Mémoires d’outre-mer », Gallimard, « L’infini », 2015, 350 p.

 

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