« Mécanismes de survie en milieu hostile », d’Olivia Rosenthal : se rendre visible

Olivia Rosenthal, "Mécanismes de survie en milieu hostile"

« La fuite », « La traque », « Le retour » : voici trois titres de chapitre de Mécanismes de survie en milieu hostile, dernier livre d’Olivia Rosenthal.

Ils ouvrent des voies, proposent des lectures, des références à une réalité quotidienne vécue par des millions d’humains sur la planète.

On pourrait leur opposer « Dans la maison » ou « Mes amis », les chapitres avec lesquels ils alternent. À ceci près que la maison peut être un de ces milieux hostiles évoqués par le titre, et que développer des mécanismes de survie s’y impose comme lors d’une fuite ou d’une traque.

Pour qui a lu, par exemple, Que font les rennes après Noël, du même auteur, on sait que la famille, et en particulier la mère de famille, oblige parfois à survivre…

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Un roman aux formes diverses

Mais commençons par quelques éclaircissements. Le livre (on pourrait dire « roman » bien que la mention générique n’apparaisse pas) convoque différentes formes. Il ressemble à un conte, d’abord. Une femme fuit. Elle a laissé derrière elle sa compagne et on la suit de jour en jour dans un paysage anonyme, fait de plaines et de plateaux, d’espaces divers, hantés par des êtres et des bêtes qui la traquent.

Dans le chapitre « La traque », on lira le récit d’une partie de cache-cache, dont on ne sait si elle est un jeu enfantin ou pas. « Le retour » nous mène à ce qui est sans doute le cœur du livre : l’absence de la sœur, morte, qui plus que tout exige des mécanismes de survie puissants.

Rien ne permet de dire si cet aspect du livre est autobiographique ou pas : chez Olivia Rosenthal, comme chez Perec dont elle cite une phrase très éclairante à la fin du livre, comme une exergue qui en serait la clé, le meilleur moyen de parler de soi est de jouer avec les mots, les formes, et partant, le lecteur.

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Éléments documentaires

Le mystère qui entoure ce livre est encore accentué par les éléments documentaires qui alternent avec le récit de la fuite et de la traque. Des témoignages se succèdent, qui évoquent l’expérience de la mort imminente. Viviane R., Elsa V. ou Jacqueline S. ont connu ce moment étonnant pendant lequel on est une silhouette dans un tunnel, distinguant une lumière tout au bout.

La narratrice rapporte leur histoire et ses conséquences, à commencer par la plus importante : le changement radical que cela a provoqué dans leur existence. L’une a renoncé au piano, quitté les siens, pour s’adonner à la photographie de ce qui ne se voit guère ou qu’on ne regarde pas : « La voici qui commence à photographier des chantiers, des lieux détruits, des espaces clos et déserts, des portes ou fenêtres donnant sur du vide, des cérémonies mortuaires, des chambres précaires et, pour finir, le mouvement invisible des vents. » L’autre – chirurgienne esthétique – a cherché à savoir, en se faisant opérer, ce que représente le changement de visage.

Bref, toutes deux se sont confrontées à la question du visible et de l’invisible, au désir que l’on a d’être regardé, et à la souffrance de n’être pas regardé.

Le témoignage de Frédéric K, réanimateur, est sans doute le plus émouvant. Ce médecin prolonge un temps le mensonge pour préserver celles et ceux qui survivent à la mort d’un proche. Pour se protéger des émotions, dans son douloureux travail, Frédéric K considère ses malades comme « des cas à traiter, des problèmes à régler, des chiffres à comprendre. […] Soigner ne consiste pas à sacraliser la vie, juste à la rendre acceptable ».

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Un puzzle

L’autre élément documentaire qui fait de ce livre un puzzle à reconstituer, ce sont les informations données sur la « scène du crime ». On croit la connaître par les innombrables films et séries télévisées qui nous montrent la police scientifique ; la narratrice va au-delà, mettant en lumière ce qui reste ordinairement caché. Le cadavre en décomposition, en particulier. Le travail des insectes et autres animaux dans ce processus est décrit avec objectivité, de façon méthodique et froide.

C’est aussi une manière de comprendre l’invisibilité. Laquelle est une donnée essentielle du monde contemporain. Dans un passage très drôle, la narratrice, prenant appui sur ce que l’on sait de l’ADN et sur les fichiers ou bases de données dont dispose la police, montre combien ce savoir oblige le primo-délinquant à « une vie calme, sans heurts et sans éclats ».

On peut également lire ce livre comme un traité ou un de ces manuels qui se vendent sous l’intitulé « Bien vivre » ou « Psychologie », avec toutes les précautions qui s’imposent car Olivia Rosenthal est très loin de donner des recettes. Échapper à qui nous poursuit, à la mort, violente ou accidentelle, à l’enfermement dans la maison, la solitude ou la famille, surmonter la souffrance d’une absence, d’un manque, c’est ce que décrit ce livre de façon toujours oblique, détournée, allusive. Ou pas :

« J’ai imaginé un monde dans lequel tout ce qui est gardé secret serait exposé devant moi et à découvert. J’ai imaginé ce qui se passerait si je devais avoir ces choses-là, mots enfouis ou retenus, aveux, reproches, promesses, mauvais souvenirs, cauchemars, déchets, rebuts, fantômes, avatars, doubles et démons, si je devais les avoir à l’esprit et à l’oeil, si ma conscience était en permanence habitée par ces restes. J’ai imaginé. Et pour me protéger du déferlement de sensations qui alors me submergeait, j’ai fermé les yeux. »

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Du jeu au tragique

Mécanismes de survie en milieu hostile est un livre qui résiste, qui ne se laisse pas « avaler », et qui demande un lecteur attentif et actif. Mais aussi et surtout un lecteur qui aime jouer. Ce qui n’enlève rien au sérieux de ce livre, à sa gravité voire à son tragique.

D’un livre à l’autre, dans une grande cohérence, mais avec la distance, l’intelligence et la sensibilité qui s’imposent, Olivia Rosenthal parle de nos peurs, celle de la perte de mémoire ou de la vieillesse, celle de la mort, de nos relations avec les animaux, avec nos proches, de nos angoisses, le manque, l’enfermement, l’instant où tout se fige, où la vie s’arrête de n’être plus inventée, recréée. Les antidotes sont là : sourire, fabriquer, créer, ou s’en aller.

Norbert Czarny

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• Olivia Rosenthal, « Mécanismes de survie en milieu hostile », « Verticales », Gallimard, 2014, 192 p.

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