Un maître discret. « Cahier de l’Herne Pierre Michon »

Cahier de l’Herne Pierre MichonIl faudrait avoir la langue de Michon pour dresser son portrait tel qu’il apparaît en couverture  de ce Cahier de l’Herne : sur la photo en noir et blanc de Jean-Luc Bertini, à qui on doit les plus beaux portraits d’écrivains contemporains, il se tient droit, regarde l’objectif, les lèvres semblables à un simple trait horizontal, le crâne ras qui lui donne l’allure d’un moine bouddhiste… mais arrêtons-là.

Et filons page 69 : Pierre Pachet commençait ainsi : « Il y a de la fatigue dans ce regard : il n’est pas fatigué de regarder, il est fatigué de chercher devant lui ce qui n’est qu’en lui et dans les livres. » Et dans le dernier paragraphe de ce beau et court texte, Pachet parle du « regard triste et slave » dans lequel « une gaieté couve, qui parfois s’enflamme ».

« La mémoire entraîne l’amour »

Si la reconnaissance critique a été presque immédiate en 1984 avec Les Vies minuscules, le chemin qu’a emprunté l’écrivain a été long et tortueux. Le dernier récit du recueil en fait état, mais aussi des entretiens qu’il a donnés et que l’on peut lire dans Le roi vient quand il veut, des propos qu’il faut lire si l’on veut comprendre la littérature contemporaine et ses enjeux, mais aussi le lien fort que celle-ci entretient avec des auteurs passés. Et pour Michon, parmi d’autres, Rimbaud, Flaubert, Faulkner et Hugo.

« Booz endormi » est l’un de ses poèmes de chevet et il le lit à l’enterrement de sa mère comme on se charge d’un héritage ; il le connaît par cœur, comme il connaît par cœur des centaines de vers, de Hugo, de Baudelaire ou d’Apollinaire. « Savoir par cœur, écrit Tiphaine Samoyault, c’est avoir su avant de comprendre, c’est savoir par la mémoire et l’imagination […], c’est prendre conscience de règles qui ne serviront peut-être que bien plus tard ou peut-être jamais. La mémoire entraîne l’amour. »

Rembrandt, "Ruth et Booz"

Rembrandt, « Ruth et Booz »

Un écrivain devenu « classique »

Nous voilà emportés dans ces pages consacrées à un écrivain devenu un classique, entraîné par la variété et la richesse des contributions. Une présentation s’impose avant de plonger à nouveau. Le cahier met en relief quatre livres de l’auteur : Les Vies minuscules, Rimbaud le fils, La Grande Beune et Les Onze. Des allusions sont faites aux autres textes. Les articles qui composent l’ouvrage sont le fait d’amis écrivains, comme Jean Echenoz (drôle), Pierre Bergounioux, Olivier Rolin ou Patrick Deville. La langue de Michon donne lieu à des articles à la fois simple et précis, sans jargon, et on lira en particulier le texte que lui consacre l’une de ses traductrice vers l’anglais, Élizabeth Deshays, insistant sur deux mots : « émotion » et « vérité ».

On lira aussi les très beaux textes de Marie-Hélène Lafont, qui dit la puissance des mots, des phrases la collant « au mur », et ceci, qui rend hommage aux Vies minuscules : « Infimes, dérobées avec une ferveur patiente à l’effacement, à l’indignité ou au silence, les vies que ce livre recueille ont toutes leur grandeur : une grandeur inattendue, secrète, paradoxale ou dérisoire, d’une exemplarité, enfin, dépourvue d’arrogance. » C’est écrit par Richard Millet, l’auteur de La Gloire des Pythre et de quelques romans mémorables, se déroulant dans des paysages semblables à ceux que décrivent Michon, Bergounioux ou Marie-Hélène Lafont.

Paysages dont il est bien sûr question grâce à des « poètes-géographes » (on se permet cet alliage) comme Jean-Christophe Bailly. Enfin, écrivent des historiens comme Patrick Boucheron, Christian Jouhaud ou François Hartog. On s’en veut de ne pouvoir tous les nommer. Michon est, comme Quignard, un contemporain de Pascal ou de Robespierre : il est de ce temps, intensément, à travers des textes qui évoquent la Révolution française, le Moyen Âge, ou des années du XXe siècle que l’on croyait perdues. Si l’on osait ce rapprochement, La Grande Beune renvoie à la préhistoire autant qu’aux années soixante, mais des années soixante rêvées, des traces presque invisibles qui permettent aussi à Modiano d’écrire sur un Paris enfoui.

"La Grande Beune", de Pierre MichonLa grâce de l’écriture

Le Cahier qu’on lira s’ouvre donc sur ce livre fondateur, écrit en un moment de grâce, quand Michon ne croyait plus pouvoir écrire, et voulait croire en cette Grâce qu’il invoque ou évoque parfois. Son extraction sociale, son ancrage géographique, sa vision d’une littérature comme d’un Olympe inaccessible rendaient l’accès difficile. Et puis Orléans, 1980… « C’est là que j’ai découvert qu’écrire ne m’était pas aussi fermé que je l’aurais cru. J’y ai rédigé la première histoire, et les histoires 3 et 4, dans la foulée en peu de temps. J’étais au comble du bonheur. Il y avait […] un bar-PMU où j’allais jouer au flipper entre deux paragraphes : la bille du flipper me semblait dense, offensive et efficace comme le verbe dans une phrase. »

Trois écrivains aideront le jeune auteur a franchir les obstacles, et notamment ce comité de lecture de Gallimard, qui accepte puis refuse le manuscrit, avant, enfin, de le publier. Deux ans se sont écoulés. On lira la correspondance émouvante entre Michon et Louis-René des Forêts, après que Jean-Benoît Puech a transmis le texte à l’auteur du Bavard. À la parution du récit, outre la Une du Monde des livres, Michon est salué par un essai de Jean-Pierre Richard, avec qui il échange également. Et puis le lien avec Maurice Nadeau ne sera pas sans importance.

"Tablée", suivi de "Fraternité", de Pierre MichonL’art d’un maître discret

En même temps que ce Cahier paraît Tablée, suivi de Fraternité, deux courts textes. Le second, sur une toile de David, annonce Les Onze.

Le premier décrit deux toiles de Manet qui n’auraient pu faire qu’une. L’un des plus beaux textes de Michon concerne Lorentino, disciple de Piero della Francesca. Rendez-vous page 108 de Maîtres et Serviteurs (chez Verdier).

Ou bien lisez le texte inédit sur Jean Valjean, en pages 70-71 de ce Cahier qu’on ne finit pas de lire et relire. Vous saurez tout ou presque de l’art d’un maître.

Norbert Czarny

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• Pierre Michon, « Cahier de l’Herne », 2017,  344 p.

• Pierre Michon, « Tablée suivi de Fraternité », L’Herne, 2017, 80 p.

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