« Made in China », de Jean Philippe Toussaint

"Made in China", de Jean-Philippe ToussaintL’œuvre de Jean-Philippe Toussaint est constituée de romans et d’essais. On croit avoir tout résumé, à ceci près que les essais sont souvent enrichis d’une dimension romanesque, et que les romans contiennent une part réflexive.

Ainsi, dans les dernières pages de Made in China, Jean-Philippe Toussaint annonce-t-il Le Fatal et le Fortuit, un essai qu’il écrit alors qu’il est en train de tourner The Honey Dress, extrait qui ouvre Nue. C’est l’un des trois films réalisés dans ce pays, où il retrouve son ami et éditeur chinois, Chen Tong.

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« Si on veut que la réalité chatoie, il faut bien la romancer un peu. »

Made in China s’apparente au genre du récit. On se contentera provisoirement de ce mot pour classer le livre. Toussaint, auteur et narrateur, y évoque cet homme surprenant avec qui il est lié d’amitié depuis les années 2000. Des hasards, mais en sont-ce vraiment, font que leurs pères sont morts en même temps, et que Lele, fils de Chen Tong, a l’âge d’Anna, fille de Toussaint. Plus sérieusement, le romancier français est édité par celui qui a consacré une partie de ses revenus en tant qu’« artiste traditionnel » à publier Beckett et Robbe-Grillet. Parmi les nombreuses anecdotes ou digressions dont l’écrivain a le talent, l’une raconte comment Chen Tong, venant en France pour rencontrer Irène Lindon, évoque sans cesse la Normandie. Tout le monde cherche le rapport entre cette région et Robbe-Grillet, jusqu’à ce que l’on comprenne pourquoi il vénère la « Normandie ».

Chen Tong facilite la vie de Toussaint en Chine : il trouve les chambres d’hôtel, prépare les itinéraires, propose les rencontres et surtout, aide le cinéaste qu’est aussi Jean-Philippe Toussaint à former son équipe, organiser les castings et les tournages. Ce qui n’est pas une mince affaire, même si les obstacles ne sont pas toujours là où on les attend.

Made in China est donc aussi l’histoire d’un cinéaste qui veut tourner et qui doit jongler avec les contraintes, trouver son chemin dans la confusion, voire le chaos. Alors prend sens la phrase qu’on trouve dès le début du livre : « Si on veut que la réalité chatoie, il faut bien la romancer un peu. » La formule trouvera des échos au long des pages, et notamment quand un employé apporte dans un sachet plastique le chargeur de téléphone que le cinéaste a oublié dans une chambre d’hôtel. Toussaint décrit en détail le sachet en question, les gestes de l’employé plein de componction : « il est indéniable que je romance », conclut-il pour qui ignorerait sa façon d’écrire depuis La Salle de bain : « C’est toujours sur des oscillations minuscules que je travaille. »

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« Le pouvoir qu’a la littérature d’aimanter du vivant »

De ces oscillations minuscules, nous ne donnerons que quelques exemples, et encore sans trop en dévoiler. L’ironie du romancier, son art de glisser des parenthèses, de clore sur une incidente font de ces instants des moments précieux qu’une analyse trop fouillée affadirait. Disons qu’il est question d’un cheval fatigué qui l’emporte sur un cinéaste désireux de lui faire reprendre une prise, ou qu’on voit ce même cinéaste plutôt pudique chercher le moyen de filmer une jeune femme nue ne portant qu’un string sous sa robe de miel, ou ce même cinéaste et narrateur se demander qui est qui dans la troupe engagée par Chen Tong pour tourner.

Rien de bien évident quand on ne parle pas la langue. Sinon que parfois on est aidé par Bénédicte Petibon, première interprète de Chen Tong auprès des Français en 1999, dont le nom seul lui plaît, ce qu’il note dans une parenthèse : « Plus je répète ce nom, plus je sens qu’il prend le large vers la fiction. »

Et nous y voilà : Made in China relate des faits réels (« basé sur une histoire vraie », lirait-on encore sur l’écran de cinéma si ce récit devenait film à son tour) mais il nous entraîne dans un pays qui le métamorphose en fiction. D’abord, parce que la mémoire reconstruit, et qu’en ce sens, le geste même de l’écrivain est de transformer le réel en quelque chose d’autre, recomposé, autrement éclairé (cet adjectif n’est pas vain chez Toussaint). Ensuite, et c’est tout le sens d’ »éclairé », parce que les descriptions nocturnes, les lumières qu’elles supposent sont une des marques de l’écriture de Toussaint. Qu’il s’agisse du Tokyo de Faire l’amour, de Shangaï ou Pékin dans Fuir, ou de Guangzhu ici, la ville n’est jamais plus belle que dans l’obscurité, le jeu des reflets sur l’eau huileuse, les éclairages urbains dont les descriptions sont magiques. Ou féériques.

En effet, certains détails, comme l’épisode des abeilles vivantes ou mortes donnent à ce récit comme il les donnait à Nue ou à d’autres textes une dimension fantastique. « Le sujet de mon livre, c’est le pouvoir qu’a la littérature d’aimanter du vivant »,  écrit le romancier. Ce magnétisme est là, présent, quand on le laisse advenir. Toussaint parle de son « ouverture à l’imprévu », prend appui sur un essai de François Jullien dans lequel le philosophe et sinologue explique ce qu’est chez les Chinois, le « potentiel de situation ».

On n’a pas de visée, on n’a de plan préétabli ; on reste disponible. Et c’est ainsi que Toussaint filme et écrit, se rendant disponible, ouvert à l’imprévu (cela vaut mieux dans les circonstances qu’il connaît, affrontant le « chaotique, improvisé, aventureux et brouillon » d’un casting, d’abord raté, puis plus convaincant).

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Un art poétique

Comme beaucoup de ses livres, Made in China est un art poétique. L’auteur de La Télévision, roman de la procrastination, dans lequel les écrans empêchait un essayiste de se mettre au travail évoque ici le bruit, qui joue un rôle semblable : « Il suffit de se mettre à écrire pour se rendre compte que le monde entier est en travaux. » Et que le bruit d’une Harley Davidson entre mal dans les pages…

Mais on s’arrêtera pour conclure à ce beau passage qui dit les méandres d’une création et qu’on lira (peut-être ?) dans Le Fatal et le Fortuit :

« Il est sans doute illusoire de vouloir extraire un seul élément de l’écheveau des causes enchevêtrées qui président à l’origine d’un livre. Comment, en effet, retrouver la figure initiale, l’image ou l’idée première qui a amorcé l’écriture d’un livre derrière les multiples couches de sédiments, les dépôts successifs, l’accumulation de mots et de variantes, de renoncements et de retours en arrière, d’idées, d’ébauches, de scènes entrevues et abandonnées, de chatoiements de couleurs et d’émotions qui se sont amoncelés et mélangés tout au long des mois de maturation et d’écriture, mais l’intuition première, l’étincelle initiale qui est à l’origine de Made in China, je l’ai eue dans la voiture qui me menait à la Foire de Canton en ce jour de novembre 2014. »

Norbert Czarny

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• Jean Philippe Toussaint, « Made in China », Éditions de Minuit, 2017, 192 p.

• Voir sur ce site : « Football », de Jean-Philippe Toussaint. Autoportrait en supporteur et « Nue », de Jean-Philippe Toussaint. Miel et chocolat, par Norbert Czarny.

 

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