« Un loup pour l’homme », de Brigitte Giraud

Animal de guerre

« Antoine aurait préféré que Lila ne reste pas sur le quai de la gare. Il l’a dit mais elle n’a pas voulu entendre. Il est debout derrière la vitre, entouré d’autres gars, et il la voit qui reste figée. Il voudrait qu’elle s’en aille, qu’il n’ait pas sous les yeux le regard qui appelle. C’est violent d’aimer dans ces moments-là. »

Cela ressemble aux Parapluies de Cherbourg, lorsque les amants se quittent sur le quai de gare, que des années passent, et qu’il revient, blessé à jamais, porteur d’une cicatrice invisible.

À ceci près que les héros de Un loup pour l’homme ne sont pas longtemps séparés. Lila rejoint Antoine à Sidi Bel Abbès et elle met au monde Lucie, leur petite fille

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Au cœur des « événements d’Algérie »

On est en 1960 et cette guerre qu’on ne veut pas nommer, cette guerre qui dure et qui ne semble jamais finir, ils la vivent, la subissent. On la découvre avec eux, de ses débuts ou presque jusqu’aux attentats de l’OAS qui signent sa fin sanglante, en passant par les bombes du FLN qui explosent dans des cafés, par les destructions de fermes expérimentales qui avaient fait de cette terre une utopie, en passant aussi par l’école de guerre d’Arzew où l’on forme de jeunes soldats à la guerre psychologique.

On devine ce qu’il en sortira ; la leçon apprise là sera réutilisée en Argentine, au moment de la « sale guerre » lorsque les victimes de la junte tombaient droguées mais vivantes des avions dans le Rio de la Plata ou les eaux de l’Atlantique.

Antoine, lui, n’a pas voulu porter des armes et travaille à l’hôpital de la caserne. Le jeune infirmier est un taiseux : « Il n’est pas dans le tempérament d’Antoine de prendre une parole qui ne lui est pas donnée, alors il demeure silencieux, presque honteux. » Lila n’a pas supporté d’être séparée de lui par la mer et elle a retrouvé ce « mari confisqué ».

Elle habite en ville ; il aura le droit de vivre avec elle chez les Alcaraz, des pieds-noirs ; ils sont le baromètre inquiet de la situation dans le pays. Leur vie commune, la présence parfois de la mer sont les moments lumineux de cette existence entravée. Jusqu’au moment où Lila doit rentrer en métropole parce que le danger devient trop grand pour sa fille et elle.

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« À vingt ans on peut perdre son monde. »

D’autres personnages apparaissent, se figent dans le temps et dans le présent de la lecture. Tanguy, l’officier d’abord tout-puissant qui peu à peu vire et dérive, perd pied. Martin bien sûr, et surtout Oscar, un de ces « psychiatriques » qu’on soigne avec les moyens du bord. Il sera la figure centrale de ce roman, celui qui dira toute l’horreur de cette guerre, que l’on sent invisible, diffuse, avant qu’elle ne se fasse brutale, atroce.

Martin est tombé dans un piège et s’en est trouvé amputé d’une jambe. Mais ce que son corps a subi n’est qu’une partie du malheur. Le « loup pour l’homme » qu’évoque le titre, on verra qui il est en découvrant les épreuves qu’il a dû affronter. Le retour en France, après la signature des accords d’Évian, ne met pas fin à la guerre qu’il vit, nuit et jour. Et nul parmi ces appelés n’a pu « quitter » l’Algérie.

Antoine semble d’abord épargné. La fonction d’infirmier consiste d’abord à soigner, à vacciner, et, pour ce faire, à se rendre dans la campagne environnante. La réalité prend alors des contours douloureux voire effrayants. Le dénuement règne. Dans la caserne, avec l’ami Martin rencontré sur place, ils ont chacun une charge : « l’un répare, l’autre nourrit ». Le roman de ces longs mois en Algérie, prend forme musicale et poétique, comme pour chanter la douleur de l’épreuve. Une phrase parmi d’autres le signifie : « Il entend et il voit, il apprend qu’à vingt ans on peut perdre son monde. »

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Des choix d’écriture

Raconter la guerre d’Algérie, aujourd’hui, quand bien des romans, tels ceux de Laurent Mauvignier ou Bertrand Leclair existent, c’est faire des choix d’écriture, des choix stylistiques. Au fond, c’est la vieille leçon de l’Iliade que l’on reprend. Brigitte Giraud a ainsi choisi le verbe, comme sa matière première. Le roman est la description précise de ce que font des hommes pour survivre à l’attente, à la solitude, à l’horreur soudaine.

Ainsi, pour Antoine soigner les copains qui tombent ou sont blessés, c’est sonore : « Il calme, il prend contre lui, il palpe, il pique, il apaise mais sans être là vraiment. » Le présent s’impose ; c’est le temps fixé, et aussi le mouvement. C’est, pour cette romancière qui commence par le corps, par la sensation physique, le temps qui rend l’étouffement, la chaleur sèche de ce coin presque désertique, la chaleur moite qui nait de la peur quand tout semble hostile, que les hommes sont à l’affût, prêts au pire.

L’absence de dialogue, l’usage du style indirect ou du discours narrativisé est aussi de ces choix forts, qui sont la marque de l’écrivaine. On n’a pas le temps de se « distraire » par des voix, de se laisser prendre par la fiction. Que pourraient se dire Oscar et Antoine ? Quels mots pour cette génération sacrifiée qui, rentrée en métropole a souvent choisi le silence et l’oubli ? Le corps parle assez et les mots qu’on ne prononce pas ne s’entendent que plus fort, comme des cris.

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Un loup pour l’homme est l’histoire que « Lucie » a longtemps portée. Brigitte Giraud n’avait pas raconté cette histoire qui la hantait : Antoine ressemble à son père et Lila a l’énergie de sa mère.

Par ce roman qui ne dénonce rien, sinon la souffrance qui blesse tous les êtres qui ont vécu la guerre, tous sans exception ni parti-pris, Brigitte Giraud dresse surtout une stèle à ses parents. C’est ce qu’un roman, comme tout récit ou texte de fiction peut faire de plus juste, pour les temps à venir.

Norbert Czarny

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• Brigitte Giraud, « Un loup pour l’homme », Flammarion, 2017, 260 p.

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