« L’Oubli », de Frederika Amalia Finkelstein : mémoire mécanique

Frederika Amalia Finkelstein, "L'Oubli"

C’est un roman qui dérange, qui trouble. Ce qui est une bonne chose. Il est le fait d’une jeune femme qui ne peut savoir du XXe siècle et de son horreur profonde que ce que les ultimes survivants peuvent en raconter.

C’est donc le roman d’une transition vers l’absence de témoins, vers l’oubli, l’enfouissement ou la négation. La parole tend à disparaître, ou à n’exister plus que dans les témoignages filmés ou enregistrés. C’est avec cette réalité, contre elle aussi, que Frederika Amalia Finkelstein écrit son premier roman.

La narratrice a entre vingt et vingt cinq ans, un nom proche de celui de l’auteur qui a aussi cet âge. Alma traverse Paris pendant une nuit, et cherche à oublier, en marchant : « Je le dis sans honte : je veux oublier, anéantir cette infâme Shoah dans ma mémoire et l’extraire comme une tumeur de mon cerveau. » Il suffit pourtant qu’elle annonce ce programme dans l’incipit pour que tout s’enclenche et que chacune de ses pensées s’associe à cet événement.

« Notre seul espoir d’oubli »

Elle a cependant des solutions, des issues pour fuir, et notamment le virtuel : « notre seul espoir d’oubli », comme elle le note. L’écran d’ordinateur le lui permet, les jeux vidéo qu’elle pratique souvent, en particulier avec Balthazar, son frère, qu’elle veut retrouver rue Jacob pendant cette nuit d’errance. Mais il n’est pas là, lui, seul lien familial qu’elle ait encore, puisque leurs parents vivent à Buenos-Aires.

Quant à ce nom de rue, il lui rappelle un autre Jacob, son grand-père, qui a miraculeusement échappé à la Shoah en prenant un bateau pour l’Amérique du Sud avant que la guerre n’éclate. Elle parle de « court-circuit », suggérant à la fois la rupture et la vitesse : « une bifurcation à un instant T du processus. Mon grand-père a interrompu momentanément le mécanisme : la machinerie nazie n’a pas pu le contenir ».  Jacob n’a donc pas disparu, comme l’auraient souhaité les nazis, vrais vainqueurs de la guerre selon Alma.

Le paradoxe qu’elle soutient n’est pas absurde : la disparition de Hitler par le suicide est sa victoire sur les Alliés. La disparition n’a pas été totale et signe une victoire du nazisme, jamais éradiqué. Hitler est devenu un héros du mal, et quelques autres avec lui, dont Eichmann. Ce nom prend d’autant plus de relief qu’elle rencontre accidentellement la petite fille du maître d’œuvre de la Solution finale, exécuté après son procès en Israël en 1961. Dans l’espèce d’innocence avec laquelle Martha Eichmann peut parler d’elle et des siens, la narratrice lit une nouvelle victoire des assassins.

 

Des perceptions très aiguës

Les nazis ont donc atteint le rang de mythe, plus puissant que les chiffres : « Les 14 000 000 d’êtres humains exterminés entre 1939 et 1945 ne sont pas des mythes : nous ne connaissons pas leurs noms. Ils sont poussière, ils sont chiffres. Que cela soit juste ou pas n’est pas la question. La morale est comme le fait de gagner : elle est une illusion. Voilà ce que nous avons fait. Nous avons fait des victimes un amas de chiffres puis nous avons fait des bourreaux un amas de mythes. »

Jeune femme ancrée dans son temps, dans ses codes et ses rites, Alma a également quelque chose d’atemporel. Cela tient bien sûr à ce désir d’oubli qui la travaille, mais aussi à ses perceptions très aiguës, à ses obsessions et phobies. Elle ne peut boire que du pepsi-cola, peut être accablée par l’odeur des chaussures, pourrait compter les pores de sa peau, observe la résine des mannequins lustrée au désinfectant dans une vitrine des Champs-Elysées. Elle a appris des listes de noms par cœur, et par exemple celle des camps d’extermination ou de concentration. Elle est sensible aux coïncidences de date ou d’heure ; la montre qu’elle porte a soixante ans et retarde.

Elle se refuse à demander pourquoi, question d’enfant dont elle n’a pas l’humilité. Ses raisonnements, nombreux et perturbants ne peuvent s’arrêter. Ils ressemblent à des faits ou à des images figés dans le temps. Ainsi – et on mettra cela en relation avec les listes, elle se rappelle les noms et visages de joueurs de base-ball aujourd’hui disparus, morts. Mais, comme pour les photos de Suisses décédés que Christian Boltanski propose dans ses installations, on sait bien – et elle l’écrit – qu’Alma les confond avec celles de Juifs assassinés.

 

Cet espace « où la mémoire, sans cesse, s’évanouit »

Peut-être est-ce là la véritable horreur du crime nazi que tout, tout le temps, nous y ramène, insidieusement. Et sombre dans un oubli identique : « Tout va dans l’oubli : mes peurs, ma fatigue, mon grand-père, les 6 000 000 de Juifs exterminés, les 8 autres millions, les miraculés de la guerre et des génocides, les exilés, et puis mes joueurs de base-ball, et aussi les nazis, mon enfance disparue […]. Les morts, les vivants : nous sommes tous dans ce même espace où la mémoire, sans cesse, s’évanouit. »

L’assassinat d’Edgar, son labrador, le seul être vivant auquel elle tienne et qui tienne à elle, est comme l’écho lointain d’autres crimes. La narratrice le décrit en détail, raconte une forme de jubilation et soudain d’horreur devant le forfait accompli. Elle se met à l’épreuve. La mort sur un champ de course de Wolf, le pur-sang appartenant à sa famille, entre également en résonance avec celle du labrador et les morts – virtuelles celles-là que la jeune femme provoque dans les jeux vidéo.

On est pris dans le tourbillon, dans le flux de pensées, de paroles, dans le jeu des associations et le ressassement qu’il engendre. Alma parle comme elle écoute Daft Punk, musique machinale, dénuée de toute identité, de toute émotion. Elle dévide ce fil au gré de phrases déclaratives, comme autant de pas dans ce Paris nocturne, celui de Fargue, de Desnos ou de Modiano, pour ne prendre que quelques exemples.

Les eaux vaseuses de la Seine sont remplies de déchets, de cadavres d’animaux, d’humains, une seconde ville oubliée. Le trouble ne nous quitte pas.

Norbert Czarny

 

• Frederika Amalia Finkelstein, « L’Oubli », « L’arpenteur », Gallimard , 2014, 176 p. 

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