« Les Prépondérants », d’Hédi Kaddour

"Les Prépondérants", d'Hédi KaddourOn est à Nahbès, au début des années 1920. La petite ville d’un pays du Maghreb, qu’on n’aura aucune peine à se représenter, est bouleversée par l’arrivée d’une équipe venue de Hollywood.

Neil Daintree, cinéaste aux nombreux succès, tourne là un film exotique. La vedette principale est sa femme, Kathryn Bishop ; l’acteur principal, une sorte de double de Valentino, se nomme Francis Cavarro.

En ces temps-là, la ville se divise en deux : d’un côté les locaux, avec Si Ahmed, caïd nommé par les autorités, son fils Raouf qui vient d’être reçu au baccalauréat, et toute une population composée de strates sociales soumises aux règles imposées par les « prépondérants ».

Ces derniers vivent entre eux, sont maîtres de l’essentiel, méprisent les indigènes qu’ils exploitent. Certains se dégagent un peu de l’ensemble, comme Ganthier. Il est le plus gros propriétaire de la région, négocie avec Rania, jeune veuve venue de la capitale dans cette ville, pour enrichir encore ses possessions. Il a fait la guerre dans les tranchées, en est revenu marqué mais pas amer, et on lui connaît surtout un lien solide : celui qu’il entretient avec Kid, son chien.

Le tournage du film attire également de nombreux curieux, ainsi que la journaliste Gabrielle Conti, amie de Rania, et bientôt dans la ligne de mire de Ganthier.

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« Une vraie histoire, c’est de l’étoffe »

Le décor planté, les personnages présentés, les intrigues se nouent. Le choc – tel est le titre donné à la première partie –, c’est la rencontre entre ces univers que tout oppose. Les prépondérants ne songent qu’à préserver leurs privilèges. Ils les savent mis en danger par ces Américains libres de mœurs, aux moyens financiers impressionnants, qui troublent la vie paisible de Nahbès. Ils savent aussi que, dans la population locale, la révolte gronde : nationalistes, admirateurs de la Turquie nouvelle, socialistes et communistes, dont le jeune David Chemla, ami et rival au lycée de Raouf, musulmans de toutes obédiences, tout le monde est prêt à un affrontement que l’on croit retardé pour très longtemps encore.

Les locaux sont « très lents », et divisés. La présence d’autres nationalités, comme les Italiens ou les Espagnols, semble un facteur de division. Sans compter que la ville arabe est remplie d’indicateurs et autres agents, tel Belkhodja, un marchand fortuné et dispendieux dont le sort est à lui seul toute une histoire dans l’intrigue que nous lisons.

Autant le dire d’emblée, Les Prépondérants est un régal romanesque. « Une vraie histoire, c’est de l’étoffe », dit l’un des personnages. Hédi Kaddour tisse son étoffe : il prend ses lecteurs au jeu, cet ancien jeu du roman qui raconte des histoires, donne envie de voir et d’y croire. Chaque protagoniste fait son chemin, entre ce début des années 1920 et la fin du printemps 1924, lors duquel, si l’on peut dire, tout explose.

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Un arrière-plan historique très précis

L’arrière-plan historique est précis : ces années sont celles d’une après-guerre aussi douloureuse pour les « vainqueurs » que pour ceux qui ont été vaincus, et que l’on croise dans la deuxième partie.

Ganthier n’est pas l’unique victime d’un conflit sanglant. Lors du voyage qu’il accomplit en France, en compagnie de Raouf, Kathryn et Gabrielle, il découvre un pays en ruine, détruit et vide. Les hommes sont rares et l’on rencontre des vieillards ou de jeunes gens, quelques enfants. En Allemagne, c’est encore pire. S’ajoutent aux morts les survivants en colère, les mutilés et les très nombreux mendiants. La faim épuise ou tue.

La description de la Rhénanie occupée, des troupes sénégalaises envoyées par des officiers français cyniques contre les populations, symbolisent ce qu’un Hitler, à peine évoqué dans le roman, mais déjà présent, saura exploiter très tôt.

L’Allemagne est un enfer. Et si Berlin fait illusion, parce qu’on y fait la fête, qu’un Klaus Wiesner – cinéaste expressionniste empruntant bien des traits à Lang et Wiener – tourne des œuvres folles et avant-gardistes, on sent bien ce qui est en germe. Les années 1920 que raconte le narrateur sont certes des « années folles », mais il faut entendre pleinement cet adjectif : on est plus proche de l’abîme et de la déraison que du jeu léger. La fin du roman, dont nous ne dirons rien, le montre pleinement. Comme dans La Règle du jeu, le film de Renoir avec lequel ce roman n’est pas sans lien, il faut un mort pour que la comédie cesse.

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Un roman de la démesure

Comédie, le terme peut convenir. En effet, dans le tourbillon du tournage, bien des personnages découvrent et se découvrent. Raouf fait son éducation sentimentale, Ganthier sent son temps passer. Kathryn, qui croyait tout savoir, redécouvre l’amour et ses tourments.

En arrière-plan du film qui se fait, un fait-divers change les données en Californie. Fatty Arbuckle, célèbre acteur burlesque qu’on a pu voir avec Chaplin ou autre, est accusé d’avoir violé une jeune femme lors d’une orgie dont il était familier. L’affaire a donné lieu à trois procès dont nous apprenons le détail. Les scandales liés au sexe abondent ; Kathryn Bishop et surtout Neil sont liés à Fatty, comme bien des habitants d’Hollywood.

Une certaine presse, incarnée par La Trogne, s’empare de ces sujets ; les ligues de vertu assistent aux procès et imposent peu à peu leurs règles de conduite. Les chocs, là encore, ne manquent pas. Aux excès des uns répond le puritanisme des autres, et toujours de façon démesurée. Les images, les mots, servent à détruire des réputations ou des vies.

Les Prépondérants est un roman de la démesure. La modernité naissante, celle des artistes berlinois ou hollywodiens, bouleverse les codes qui tenaient à grand-peine. L’Amérique devient une puissance, prend place dans le monde à travers son industrie culturelle, mais pas seulement. À la fin du roman, Neil a commencé de travailler à son adaptation d’Eugénie Grandet, son roman culte, et l’argent coulera ici ou là pour le tournage.

Du côté des opprimés, tout change aussi, et le séjour parisien de Raouf l’atteste : il croise des Chinois et des Indochinois venus se former en France, il sent dans son propre pays ce qui fermente. Quant aux maîtres, ils ont encore le pouvoir de faire barrage, aussi bien aux indigènes qu’aux insectes ravageurs : une invasion de sauterelles écrasée par des machines de fer symbolise peut-être les temps à venir.

Norbert Czarny

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• Hédi Kaddour, « Les Prépondérants », Gallimard, 2015, 464 p.

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