« Les Événements », de Jean Rolin – le monde en concentré, la guerre civile en France

"Les Événements", de Jean RolinUne voiture fonce à contresens sur un boulevard de Sébastopol jonché de débris divers. Puis elle emprunte la route qui mène vers Orléans, à travers des paysages de fin d’hiver parfois déserts, parfois occupés par des hommes en arme. Que se passe-t-il au juste ? Et surtout pourquoi ? On l’ignore et on ne le saura jamais, même quand le narrateur sera arrivé dans la région de Marseille.

Le récit du narrateur est d’ailleurs doublé par celui d’un autre narrateur, ou de l’auteur, commentant ce qu’on vient de lire, le mettant à distance, en un présent qui ressemble à celui du théâtre, quand le metteur en scène donne des indications scéniques ou commente le travail des acteurs. Les Événements sont une fiction, et cela vaut mieux.

Le roman raconte une guerre civile en France, de nos jours. Mais comme l’auteur se nomme Jean Rolin, qu’il a écrit L’Enlèvement de Britney Spears, Ormuz et quelques autres romans plutôt drôles, on sait ou se doute que le ton en sera moins grave qu’on ne pourrait le craindre.

 

Le style Rolin

Et on rit. Parce qu’on rit souvent du sens du détail de Rolin, de la maladresse qu’il décrit chez son personnage, parfois amené à faire deux choses incompatibles à la fois comme satisfaire une envie pressante sans lâcher un pistolet ou récupérer des « pailles d’or » miraculeusement trouvées dans un supermarché dévasté. Le style Rolin, ce sont de longues phrases élégantes, riches en subordonnées et en incises, qui basculent sur une pirouette, un trait, un mot. Des anecdotes émaillent le récit, comme celle de ce terroriste qui voulait faire sauter la Tour Eiffel, et qu’on avait placé en résidence surveillée à Brioude. Devenu inexpulsable, il subsistait dans la Haute-Loire grâce à Pôle Emploi.

Mais revenons à cette guerre civile. On ne sait jamais ce qui l’a déclenché et qui s’y oppose. On suit le narrateur qui trace son chemin dans la France des petites villes, celle que Rolin décrivait dans Traverses, qui suit le fil des minuscules rivières et guette le passage des petits animaux, papillons, oiseaux et autres, qui annoncent les saisons. Les paysages urbains et surtout péri-urbains servent de base à des milices ou bandes.

Un certain Brennecke occupe l’hôtel du Parc à Salbris et fait la loi dans le Centre. Il s’est allié au Hezb, un clan islamiste moins radical que d’autres, mais tout peut basculer. Ailleurs, le narrateur croisera d’autres groupes, d’autres factions plus ou moins bien intentionnés à son égard.

 

Un miroir de notre monde en furie

Si l’on ne sait pourquoi cette guerre a lieu, on comprend en revanche ce que veut le narrateur : aider Victoria, une de ses ex-compagnes, à retrouver son fils, qui est peut-être leur fils. Le jeune homme serait du côté de Port-de-Bouc, parmi des militants d’extrême-gauche, faisant le coup de feu contre l’AQBRI. Mais ce fils est-il le sien ? Existe-t-il même ? L’incertitude plane sans cesse.

Les Événements, on l’aura sans doute compris, est un miroir de notre monde en furie. Les noms, les situations, les objets, voire les espaces, nous les voyons tous les soirs à la télévision, en entendons parler à la radio, lisons des reportages à leur sujet dans les quotidiens. Jean Rolin écrit un conte ou une sorte de dystopie, un peu comme les penseurs du XVIIIe siècle, Voltaire d’abord, écrivaient Candide ou autre. De la FINUF aux ONG prenant en charge des réfugiés, des journalistes fonçant dans des guimbardes sans pare-brise aux salles d’interrogatoire, nous connaissons tout mais n’y comprenons pas grand chose. Ou bien nous préférons ne rien comprendre, ne rien savoir.

La barbarie qui vient, en Irak, en Syrie ou au Nigéria, pour ne pas parler de l’Ukraine ou de la Tchétchénie a quelque chose de sidérant que ce roman grossit comme une loupe, et atténue, parce que la violence sanguinaire n’y est jamais montrée de front. Il y a bien quelques cadavres de curés, difficiles à compter vu leur position, mais rien de plus. Comme si cela suffisait à faire réfléchir sur ce qui nous envahit.

L’ennemi extérieur a disparu

Certains noms, certains lieux, en rappellent d’autres : les prêtres massacrés viennent de l’Espagne en guerre, comme le nom de Durruti, l’hôtel du Parc pourrait être à Vichy. Des allusions à telle école mécanique de Clermont-Ferrand renvoient au Chili de Pinochet ou au Buenos-Aires des heures sombres. Cette guerre que nous ne connaissons plus depuis longtemps sur notre sol, elle nous renvoie à l’époque napoléonienne souvent citée par de petits signes dans le roman, ou avant, quand des bandes de soudards s’affrontaient, pendant les guerres de religion par exemple. Ici, on reconnaît ce qui travaille le pays, l’affrontement de communautés religieuses par exemple, mais l’ennemi extérieur a disparu.

Les « événements » – nom euphémique donné à Mai 68 par De Gaulle sont une synthèse ou un concentré. La traversée de la France rappelle ce que l’on sait des guerres, et que Rolin montrait déjà dans Campagnes, Chrétiens ou Un chien mort après lui : elles ne sévissent pas partout, elles ménagent des zones de paix, de silence, dans lesquelles des vieillards cultivent leurs jardins, ou des gens s’amusent.

 

Serait-ce si loin de nous ?

Rolin écrit avec les cartes routières sous les yeux, s’attachant à tel carrefour, à un embranchement entre deux nationales, à un bâtiment particulièrement laid, faisant saillie dans la plaine de la Beauce, à une salle de réception dans un hôtel de province. On le suit, on regarde ce pays qu’il sait si bien décrire, comme Depardon avec son appareil photo, ou certains documentaristes inspirés.

Un hôtel Parthénon, à Chilly-Mazarin accueille des réfugiés et l’Acropole sert de salle de karaoké aux soldats ghanéens ou finlandais de la FINUF qui tentent d’instaurer des trêves ou de rétablir le cessez-le-feu. Ailleurs, à Port-de-Bouc, c’est un « arbre de l’amitié entre les peuples », planté en 1967 par Youri Gagarine qui devient lieu de mémoire. Les époques se mêlent, les idéaux surnagent, simples signes d’un temps révolu, pas plus fiables ou identifiables que la reproduction de Kheops, discothèque obscure près de Naussac.

Mieux vaut donc en sourire ; la réalité serait insupportable. Heureusement, nous sommes encore loin de tout cela…

Norbert Czarny

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• Jean Rolin, « Les Événements », de Jean Rolin, POL, 2014, 210 p.

« Ormuz », de Jean Rolin, par Norbert Czarny.

• « Le Ravissement de Britney Spears », de Jean Rolin, par Norbert Czarny.

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