« L’Empereur à pied », de Charif Majdalani

"L'Empereur à pied", de Charif MajdalaniÉloge des vies dangereuses

On est au milieu du XIXe siècle, au Liban, et l’homme qui s’avance s’appelle Khanjar Jbeili. Les rares habitants qui le voient arriver le considèrent avec étonnement. Sa veste en peau de chèvre et ses bottes de cavalier le rendent à la fois misérable et superbe. Les amateurs de Cendrars apprécieront cette ouverture qui rappelle L’Or. Certaines figures sont universelles, on le verra ici.

Khanjar deviendra l’Empereur à pied, personnage légendaire et fondateur d’une dynastie dont nous entendrons l’histoire, d’alors jusqu’à nos jours. Le héros imaginé par Charif Majdalani, se situe dans la lignée de Chakib Khattar, chef de clan du Dernier Seigneur de Marsad (2013) et de Skandar Hayek, dans Villa des femmes (2015).

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Une narration « éparpillée »

Marquons toutefois les différences entre ce roman et les deux précédents. Ils se déroulaient essentiellement dans le Liban à partir des années cinquante. Or ici, une règle établie par Khanjar change tout : parmi ses descendants, un seul par génération sera autorisé à se marier et à avoir des enfants. Les autres frères ou sœurs l’assisteront dans la gestion des biens. Cette règle appliquée très longtemps enverra les Jbeili à travers le monde.

À chaque génération, l’un d’entre eux part très loin : Zeid au Sonora, province pauvre du Mexique, au début du XXe siècle, Chehab, son cousin, jusqu’en Chine, pendant la guerre civile russe, Naufal dans l’Europe de l’après-guerre, de Paris libéré à la Grèce de la guerre civile, vers 1948. Ces périples racontent l’histoire d’un peuple de voyageurs, d’errants ou de fugitifs. Le Liban est terre d’aventuriers, d’explorateurs et de fondateurs.

Une autre grande différence entre le cycle achevé avec Villa des femmes et ce roman tient au narrateur. Il était unique et sa fonction de confident du maitre, dans le dernier roman du cycle, permettait de saisir l’espace, le temps et les êtres d’un seul tenant. Ici, la narration est d’abord « éparpillée ». Qui raconte la légende du fondateur de la dynastie Jbeili ? Un lézard, un épervier ou l’âme des Ménades ? Ou bien un chat ? Une mouette ?

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De multiples points de vue

Le romancier joue des angles multiples qu’un tel regard propose. Avant que le conte soit partagé entre Chehab en 1934, et Raëd de nos jours. On passe de l’un à l’autre à travers une ellipse temporelle, on glisse dans le temps, sans changer de décor. Le narrateur, installé à une terrasse dans la demeure des Jbeili, dans l’arrière-pays, écoute le récit de Chehab. Puis le fils de ce narrateur invisible écoute Raëd. D’autres témoins éclairent les récits des héritiers Jbeili : Catherine Rassam, mère de Raëd, Lotfi, chauffeur du puissant Fayez, soudain ébranlé par la maladie. Raëd a trouvé les lettres de Zeid, relues et triées par son cousin Chehab.

Ces multiples points de vue ne prêtent jamais à confusion : ils mettent au contraire en lumière les événements, en donnent une image corrigée, montrent ce que l’Histoire a retenu et que les contemporains ont cru, pour révéler ce qu’il en était réellement. L’écriture ample du romancier contribue à ce jeu de dévoilement, de suspens. On croit ainsi connaître la nature de la relation glaciale entre Zeid et son épouse Patricia. L’épisode rappelle la liaison entre Fabrice Del Dongo et Clélia Conti dans La Chartreuse de Parme.

L’ombre et le secret sont propices à la légende. La mort de Mattéo, frère ombrageux de Patricia et témoin de leur première rencontre clandestine restera un mystère.

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Le goût de la littérature épique

Majdalani a l’art de raconter, de transformer le réel sans jamais le perdre. En cela, il rappelle Dumas, mais pas seulement. On sent ce qu’il doit à Conrad, notamment quand Chehab voyage de Beyrouth à la Chine, à la recherche de l’ataman Pémerguine, chef de guerre pourchassé par les troupes de l’Armée rouge. La traversée de l’Iran, du Kazkhastan donnent à rêver. Les pages consacrées aux massacres commis par les Cosaques ou des bandes de pillards font de Chehab un frère de Marlow, poursuivant Kurtz dans Au cœur des ténèbres. Charif Majdalani aime la littérature épique. Les départs des Jbeili vers Naples ou Venise, Ispahan ou Pékin sont autant d’aventures possibles. Énée ? Abraham ? Les héros de romans picaresques ? On choisira.

Ces personnages ont des points communs : ils ont passé leur enfance à lire : « sous des dehors remuants et aventuriers, [ils] étaient des rêveurs et des contemplatifs ». Beaucoup aiment séduire, conquérir, voire mourir par amour. Ainsi de Naufal. Il a quitté le Liban et sa demi-sœur Chadia pour éviter le scandale d’un inceste. Il meurt auprès de la guide rencontrée en Grèce, sous les bombes.

La mort frappe souvent, liée à la vitesse, à une sorte de fatalité, liée à la guerre. À partir de 1974, le Liban en connaitra plusieurs. Ce qui, paradoxalement, n’exclut pas l’enrichissement de certains, les vertiges de la spéculation immobilière dans la capitale, sur la côte, et dans la montagne que l’Empereur à pied voulait préserver comme un sanctuaire. On sera pris par la rivalité entre Ghazi, l’ainé intrigant, désireux de faire vite de l’argent, et Raed, son frère, d’abord idéaliste, devenu gardien de la maison Jbeili, de ses valeurs matérielles comme morales.

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Un roman généreux

L’Empereur à pied est un roman généreux. Ses nombreuses péripéties nous entraînent, nous surprennent, nous émeuvent. C’est aussi et surtout le roman écrit par un amoureux de la langue française, de sa poésie qu’il cite, évoquant par exemple des « fleuves impassibles » non loin du Caucase.

Majdalani voyage avec des passagers clandestins (ou pas) qu’il nomme ou cite. Ce sont là des signes, des gestes d’amour.

Citons pour clore Patrick Deville, autre voyageur qui croise dans les mêmes espaces :

« Les livres sont des rapaces qui survolent les siècles, changent parfois en chemin de langue et de plumage et fondent sur le crâne des enfants éblouis. »

Norbert Czarny

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Charif Majdalani, « L’Empereur à pied », coll. « Cadre rouge »,  Éditions du Seuil, 2017, 400 p.

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