« Le Tort du soldat », de Erri de Luca

Erri De Luca, "Le Tort du soldat"Deux formes d’entêtement

C’est un court et dense récit dans lequel deux histoires s’enchâssent.

Il y a d’abord celle de l’auteur narrateur, qui passe ses journées dans la montagne à pratiquer l’escalade, et qui, le soir, traduit du yiddish. À côté de lui, dans la salle du restaurant, un vieil homme raide et une femme plus jeune, sa fille.

Elle sera la narratrice du second récit, après la fuite du vieil homme et sa mort, dans un accident de voiture, en montagne.

 

Deux façons de considérer la langue

Le narrateur et le vieil homme incarnent aussi deux façons de considérer la langue, et l’alphabet hébraïque. Le premier lit et traduit Isaac Bashevis Singer pour la fin inédite de La Famille Moskat, son grand roman de l’immédiate après-guerre. Dans la version connue de tous et traduite de l’anglais, le désespoir l’emportait : « Singer a voulu laisser dans la bouche des langue du monde le sel amer de la version courte. » Dans le texte yiddish, une porte reste ouverte, peut-être celle que passera le Messie.

Le vieillard, lui, s’est mis à déchiffrer l’hébreu pour comprendre le mystère de la défaite nazie. Il a été soldat, criminel de guerre, brièvement réfugié en Argentine avant de rentrer à Vienne où, sous une fausse identité, il a travaillé comme facteur.

La kabbale, qu’il lit avec obstination, se compose de nombres, de lettres, qui donnent lieu à de savants calculs. Ainsi a-t-il appris que « terme » et « venger » sont équivalents. Or il arrive au terme de sa vie et cet homme silencieux qui marmonne le yiddish est sans doute l’instrument du destin qu’il craint. La fuite brutale sur les routes de montagne et la chute dans un ravin sont une façon d’échapper à un humain.

 

« L’histoire a été un casier judiciaire, une suite de crimes »

Le Tort du soldat est, comme la plupart des récits d’Erri de Luca, d’une sobriété, d’une simplicité qui vont de pair avec une grande profondeur. Ne serait-ce que parce que le présent est irrigué par le passé, que rien n’est jamais sans écho. Les deux récits sont fondés sur des parallèles, l’Italie méridionale à laquelle Erri de Luca est si attaché, l’île d’Ischia sur laquelle il a passé ses étés d’enfance, est le paradis de la narratrice, dont l’enfance est tissée d’un silence hostile : « Le Sud a été pour moi un aliment cru léché dans la paume salée de ma main. » C’est là qu’elle a appris à nager, aidée par un jeune sourd-muet qui lui a fait découvrir le  « silence des sourires ».

Tout le reste de sa vie a été une mauvaise comédie. Ses parents ont vécu en représentation pendant vingt ans, feignant de former un couple, jusqu’au jour où sa mère s’en est allée, reprenant son nom de naissance, sa véritable identité. Dès lors, la narratrice partage son temps avec cet homme sans rien vouloir savoir : « L’histoire a été un casier judiciaire, une suite de crimes. […] Je n’ai pas voulu remonter plus loin que ma naissance. Je ne me sens aucune affinité avec des enfants de criminels de guerre. Chacun s’est arrangé selon la rouille qu’il a trouvée dans son sang. » La seule façon dont elle échappe à son père, avant l’issue fatale, est de devenir modèle pour des peintres, se mettant nue devant eux.

Son père n’a jamais quitté l’uniforme du soldat, ne serait-ce que dans l’attitude ou les idées. La découverte de la kabbale a été un coup de tonnerre qui l’a amené toute sa vie durant à s’interroger sur l’échec du nazisme, sur ce qu’il aurait fallu faire pour vaincre. Ses convictions sont les mêmes, intactes, mais comme irradiées par la puissance de ces textes secrets.

Un « entêtement de colère et de réponse »

L’ « entêtement » de l’écrivain est tout autre, c’est un « entêtement de colère et de réponse » : « Une langue n’est pas morte si un seul homme au monde peut encore l’agiter entre son palais et ses dents, la lire, la marmonner, l’accompagner sur un instrument à cordes. » Et c’est pourquoi il marmonne de façon audible, les mots de Singer, dans cette salle de restaurant. Il aime cette langue pour lui très proche du napolitain : « deux langues de grande foule dans des espaces étroits. Elles sont donc rapides, composées de mots apocopés, capables de se faire de la place au milieu des cris. Elles ont la même quantité de mendiants et de superstitions. Elles sont expertes en misères, émigrations et théâtres ».

Erri de Luca explique le parcours qui l’a mené vers cette langue qui a besoin d’air, parce qu’elle a été « enfermé(e), étouffé(e) ». De même que Naples pendant et aussitôt après la guerre demeure en lui et renait dans tous ses récits, le monde juif disparu reste présent. De Luca est allé en Pologne, a vu les pauvres traces d’une intense présence, a rencontré les derniers survivants : « L’honneur d’un peuple ne se fonde pas sur les héros mais sur les témoins », écrit-il.

Cette histoire si forte, il la retrouve aussi dans un récit d’Israël Singer – frère ainé du Prix Nobel – qui se déroule à la frontière russo-polonaise, pendant la guerre de 1920, cette guerre que raconte aussi Isaac Babel dans Cavalerie rouge. De Luca a appris la Révolution, ses instants épiques et son horreur dans Babel, qu’il tient pour le meilleur écrivain russe du XXe siècle.

Entre le narrateur et la femme qui raconte, le seul lien qui existe est celui du lieu dans lequel ils se croisent, et peut-être se reverront. Là où son père voit un instrument du destin, elle reconnaît un proche du sourd-muet. La dernière phrase qu’elle écrit porte l’espoir de retrouvailles : « Je boirai une bière et j’attendrai. »

Norbert Czarny

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• Erri de Luca, « Le Tort du soldat », traduit de l’italien par Danièle Valin, Gallimard, « Du monde entier », 92 p.

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