« Le Monarque des ombres », de Javier Cercas

« Le Monarque des ombres », de Javier CercasQuelle image d’Achille ?

On lira sur la couverture du Monarque des ombres, la mention de « roman ». Cette classification générique surprendra qui lira ce livre, et pourtant l’histoire de Manuel Mena, grand-oncle de Javier Cercas, comme les circonstances de sa mort peuvent ressortir du romanesque.

Le jeune homme avait dix-neuf ans quand il est tombé sur le front de l’Ebre, en 1938. « Blanquita », la mère de l’auteur narrateur ne s’est jamais remise de cette mort, même si les larmes pour le pleurer ne venaient pas. Il est resté cet absent, ce mystère, dont Javier Cercas rechigne à explorer la courte vie.

Manuel Mena a combattu dans le camp franquiste, celui de la Phalange, pour être précis. Il appartient au « paradigme de l’héritage le plus accablant de ma famille », écrit Cercas.

Un romancier essayiste

Toute la famille de l’écrivain a vécu jusque dans les années soixante à Ibahernando, un village d’Estremadure, région parmi les plus pauvres d’un pays alors misérable, et cette famille était de droite. En 2002, le premier roman de Cercas, Les Soldats de Salamine, racontait comment un soldat républicain sauvait la vie de son ennemi, phalangiste mais surtout poète. « Une réalité moche derrière une jolie fiction », selon lui. D’où sa réticence à dévoiler ce que ce roman cachait : l’existence d’un héros moche dans une fiction.

Cercas compose, comme souvent, un texte qui emprunte à divers genres. Et son ton varie. Essayiste, il donne à penser, pose des questions complexes, qui ne trouvent que peu à peu une réponse. Romancier, il peut jouer du comique, surtout dans le dialogue, amenant des considérations sérieuses par l’humour. On sera surpris d’apprendre qu’il partage avec sa mère un goût certain pour les silences de Secret story et de… L’Avventura. Le film d’Antonioni relate une disparition dont très vite, les témoins se désintéressent, pour vivre leur propre histoire. Blanquita apprécie beaucoup : « Quelqu’un meurt, plus personne ne se souvient de lui. » C’est le cas de Manuel Mena.

Javier Cercas relate donc l’histoire de Mena, de son enfance ou jeunesse insolente, parfois arrogante, à son engagement dans l’« idéalisme venimeux » qui caractérise la Phalange, puis parmi les combattants qui appuient Franco à partir de juillet 1936. Avant le franquisme, le mouvement phalangiste créé par Primo de Rivera incarne en Espagne ces concepts de ni droite ni gauche, alliance entre nationalisme et anticapitalisme qu’on appellera ici ou là fascisme, nazisme, croix fléchées, etc. (nous simplifions). Le jeune homme croit dans ces idéaux qui ont l’air de rassembler, de représenter la modernité. Il part la fleur au fusil et croit que la guerre sera comparable à ce que l’on voit sur le fameux tableau de Vélasquez, La Reddition de Bréda. Une blessure plus tard, et quelques mois écoulés, et il comprendra que cette guerre ressemble davantage à ce qu’en a montré Goya, dans ses toiles les plus sombres.

Une enquête d’historien et de sociologue

À ce récit souvent très détaillé du parcours militaire de Mena, s’ajoute une enquête sur les lieux. Un documentaire qu’on lui consacre permet à Javier Cercas de revenir en Estremadure, avec sa mère qui tient par-dessus tout à ce que la maison familiale (qui tombe quasiment en ruine) reste le foyer des Cercas après sa mort, même si personne n’y va plus. Là, dans le village, l’écrivain interroge les derniers témoins de la vie de Mena et se rend compte, quatre-vingts ans après les faits, que le jeune homme que sa mère voyait n’était pas tout à fait celui qu’on connaissait en ces années tragiques.

L’histoire du « Tondeur », jeune berger dont le père, soupçonné d’être républicain a été assassiné, montre combien la mémoire se montre injuste. Il était dans le camp des vaincus ; on l’a oublié et méprisé. L’enquête mène l’auteur près de l’Ebre, en Catalogne, dans la maison transformée en hôpital de campagne où le jeune officier est mort, et la fresque que constitue son existence trouve sa forme finale. L’auteur, qui longtemps n’a pas « vu » Manuel Mena, le voit enfin :

« […] c’est seulement alors que je réalisai que Manuel Mena cessait d’être pour moi une silhouette floue et lointaine, aussi raide, froide et abstraite qu’une statue […] pour devenir un homme en chair et en os, seulement un garçon digne qui en était revenu de ses idéaux, un soldat perdu dans une guerre qui lui était étrangère et dont les raisons lui échappaient. Et alors je le vis. »

Le livre nait de cette révélation. Javier Cercas n’avait pas voulu l’écrire, ne voulant pas se confronter à ce passé-là, de cette façon-là, craignant sans doute de briser une idole qui protégeait sa mère. Et puis, comme le lui disait son ami David Trueba, cinéaste qui a tourné Les Soldats de Salamine, il allait se faire taper dessus de tous les côtés, les uns l’accusant d’« idéaliser les Républicains », les autres de « farder le franquisme ».

Cercas prend tous les risques, dans une Espagne qui a encore du mal à regarder froidement son passé. Mais il travaille en historien, voire en sociologue, montrant par exemple comment un village d’Estremadure qui, en 1931, aurait dû s’émanciper, connaître le progrès économique et social grâce à la République, n’a pas pu sortir de sa situation de servage. La présence d’une communauté protestante ouverte et active, d’un médecin et pédagogue ayant beaucoup apporté au système éducatif archaïque qui régnait n’y ont rien pu. Le franquisme a enfoncé cette région à l’écart pour une génération encore.

La figure du héros

Ce qui est au cœur de ce roman, comme de toute l’œuvre de Cercas – et l’on invite ici à lire Anatomie d’un instant et L’imposteur, entre autres –, c’est la question du héros, de la figure qu’on se choisit pour accéder à « autre chose ». Question ancienne traitée en son temps par Homère à travers la figure d’Achille (et celle d’Ulysse à qui on oppose le jeune guerrier ardent).

Vaut-il mieux mourir jeune, en héros, préférer une vie courte et glorieuse comme le proclame le héros de l’Iliade, ou vivre longtemps, dans l’anonymat, comme le dit à Ulysse visitant les Enfers, le Monarque des ombres qu’est devenu Achille ? La mère de l’auteur a admiré un fier Achille ; sans doute préfère-t-elle aujourd’hui Ulysse qui rentre à Ithaque pour passer des jours tranquilles auprès de Pénélope. Quiconque a eu vingt ans (et c’est un état général) a pu connaître ce dilemme.

Cercas est l’écrivain de la complexité des faits, de l’ambiguïté qu’on cherche à lever, mais surtout pas en enjolivant, en préférant la légende. C’est patent dans la lecture que Truebas et lui font d’une nouvelle de Danilo Kis, extraite de L’Encyclopédie des morts, qui s’achève ainsi :

« L’histoire est écrite par les vainqueurs. Le peuple tisse les légendes. Les littérateurs affabulent. Seule la mort est indéniable. »

Le roman n’est pas affabulation, remplissage des vides, des silences, de ce que le romancier ignore par des sentiments prêtés au personnage, mais quête de la vérité et pour le narrateur qui apprend, accepte et voit enfin Manuel Mena, acceptation de ce qu’il est, de son héritage, de l’ombre comme de la lumière :

« Plus tard, je me dis qu’au fond je n’avais pas honte d’eux, mais que j’avais honte d’avoir eu honte d’eux. »

L’écriture transforme celui qui écrit. L’auteur comprend que lui seul peut et doit le faire, pour que le texte rende justice au jeune homme qui un jour, sur le front, a perdu toutes ses illusions, et sa vie.

Pour qui ne le saurait pas encore, l’œuvre de Cercas est aujourd’hui l’une des plus puissantes, les plus importantes par sa quête d’une vérité dont nous avons besoin, plus que jamais.

Norbert Czarny

 

• « Le Monarque des ombres », de Javier Cercas, traduit de l’espagnol par Aleksandar Grujicic avec la collaboration de Karine Louesdon, Actes Sud, 2018, 320 p.

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