« Le Guetteur », de Christophe Boltanski

"Le Guetteur", de Christophe BoltanskiQui est le guetteur ?

En épigraphe du deuxième roman de Christian Boltanski, on lit un extrait des « Fenêtres », l’un des poèmes en prose les plus évocateurs de Baudelaire. Évocateur parce qu’il dit tout du pouvoir du regard, de sa puissance créatrice, de ce qui transforme la simple réalité en légende.

L’enquête que mène le narrateur du Guetteur sur sa mère est de même nature. Une femme d’apparence ordinaire acquiert une dimension fantastique, se métamorphose à travers le récit de son existence.

Une romancière secrète

Sophie, c’est son prénom, est décédée il y a peu. Son fils fait le vide dans l’appartement qu’elle a habité et y découvre des débuts de manuscrits. Des romans policiers qu’elle projetait d’écrire. On lira, chapitre après chapitre, les incipits qu’elle n’a pas pu prolonger. Ils permettent d’imaginer ce qu’elle aurait écrit. Il y est souvent question d’un guetteur, d’un homme à sa fenêtre qui observe, à l’instar du « Je » qui écrit le poème en prose évoqué plus haut. Ce terme renvoie à un autre poète, celui qui célébrait le « guetteur mélancolique », Apollinaire.

Cela dit, les manuscrits de la mère ont peu à voir avec la poésie. Elle adopte un style « efficace », avec sujet verbe complément, largement inspiré des Américains de l’âge d’or, les Chandler, Hammett ou Goodis, ou de Simenon, et elle traite de sujets contemporains comme la communauté gay aux prises avec le Sida et en butte à l’hostilité homophobe.

Sophie n’est pas seulement cette romancière secrète que son fils découvre en faisant œuvre d’« éradicateur du déménagement ». Elle a vécu recluse chez elle, a coupé tout contact avec l’extérieur, se mettant sur liste rouge, refusant d’utiliser le portable ou d’envoyer des courriels, et elle a entretenu des relations exécrables avec ses voisins qu’elle accusait de tous les maux, et par exemple de la persécuter. Bien que Le Guetteur soit un roman très différent de La Cache, texte qui a fait connaître Christophe Boltanski comme écrivain, on y retrouve le côté obsessionnel des personnages, et la thématique de l’enfermement ou de la réclusion. Et derrière la dimension dramatique, l’humour.

Une vie limitée à quelques rites

Sophie en veut beaucoup à Talus Taylor, son riche voisin, dont les énormes automobiles obstruent le passage dans lequel elle habite. Ce nom ne dit rien à personne ; celui de Barbapapa, son invention, davantage. Le personnage animé, toujours aimable et envahissant (c’est là son gros défaut) est pour partie à l’image de son créateur. Quant aux frères Kermarrec avec qui elle est en conflit, ce sont de vieux rockers qui jouent leur musique trop fort pour elle. Elle a chargé un détective, un certain Claude Beauregard (on ignore si le nom de famille correspond à la réalité), de les traquer en vue d’un procès.

A-t-elle de meilleures relations avec ses enfants, Christophe et Ariane ? Difficile à dire. On sent bien que cela lui importe peu et qu’elle compte surtout sur son fils pour s’occuper des tâches domestiques, et pour l’aider à surmonter les épreuves du quotidien. Mais sans plus. Elle n’exerce pas de pression sur lui :

« Par un mélange de fierté et d’apathie, elle ne demandait jamais rien à personne. Je faisais le mort. Elle était en train de mourir. »

La vie de Sophie se limite à quelques rites, et à beaucoup de cigarettes, quand bien même le cancérologue qui la soigne lui a demandé d’arrêter rapidement. Mais cette femme n’a pas toujours été enfermée chez elle, installée sur une couche plus qu’un lit, fumant plus que de raison, et le roman pousse d’autres portes, pénétrant dans les cafés de la jeunesse perdue des années soixante. C’est même dans l’un de ces bistrots enfumés que le lecteur entre dans le premier chapitre, avec le narrateur, qui décrit ces étudiants en lettres ou en médecine qui discutent et refont le monde, sur fond de guerre sans nom :

« Afin de saisir des bribes de leur conversation, je pousse la porte de mon imaginaire et m’accoude au comptoir. »

La scène ressemble à une séquence de Bande à part, le film de Godard. Sophie aurait des airs d’Anna Karina, et il faut la voir entre un Claude Brasseur et un Sami Frey de ce temps-là. « Je n’ai jamais cessé de la guetter », écrit le narrateur à la dernière page. Et le lecteur l’accompagne.

L’histoire d’une guetteuse infatigable

Elle avait tout pour réussir : l’intelligence, le brio, l’argent de la famille. Son père, médecin de campagne à l’origine, était devenu radiologue, quand ce secteur se développait. Elle habitait avenue Bugeaud. Des rapports exécrables avec sa mère, le désir de rompre avec son milieu et le goût de la révolte font le reste. Elle s’engage dans la lutte clandestine pour l’indépendance de l’Algérie, participe au réseau Janson, côtoie les chefs du FLN en métropole  et son petit appartement sert de cache pour l’un d’eux. On se retrouve à La Fourchette, près de l’Odéon. Elle rencontrera là celui avec qui elle aura ses enfants, dans une « atmosphère pénombreuse ».

Là aussi, le ton du narrateur mêle gravité et humour. Les références à Tintin atténuent ce que ce moment de l’histoire de France a de tragique. L’évocation du 17 octobre 1961, « un pogrom devant des badauds » est beaucoup moins drôle. En quelques lignes, l’horreur de cette nuit surgit. Mais cette guerre est aussi celle du « Noir », Mohamed Zouaoui, responsable du FLN dans la capitale, histoire de sa traque dont Sophie est pour partie protagoniste. Avant de quitter ce combat et de devenir mère.

« Je dois la vie à la DST et au calendrier Ogino », explique le narrateur. Sa mère trouve un emploi  de responsable à la télévision, le perd à la privatisation de la première chaîne en 1986, et dès lors, vit de peu, déménage plusieurs fois, perd quelque peu la raison ou le bon sens, autant par perte de confiance, que par méfiance envers les autres. Le narrateur cite cette juste sentence de Paul Auster, au sujet de sa mère :

« Du moment qu’on s’en veut à soi-même, il n’est pas difficile de croire que tout le monde vous en veut. »

Et donc elle plante des aiguilles dans des statuettes, fréquente le commissariat pour se plaindre, ou engage un détective qui l’éconduit bientôt. Elle tient des carnets remplis de notes d’apparence insignifiantes. Pendant un temps, elle reste engagée dans son temps : présente toutes les semaines près de la station Glacière, elle milite à Ras-l’front, avant de renoncer.Elle ne se battra plus que pour la cause animale, prête à fonder la branche armée de la SPA.

Le roman est l’histoire de cette guetteuse infatigable, sans cesse déménageant, se métamorphosant dans une capitale dont le narrateur arpente les rues, nomme les trajets, les adresses. Boltanski a été reporter et il en a gardé des méthodes ou des manies. Il est aussi l’auteur si méticuleux, si soucieux du détail dont on avait tant aimé La Cache. De ce point de vue-là, Le Guetteur est une réussite. D’un autre point de vue, celui de l’amateur d’énigme, c’est aussi une réussite : on tourne la dernière page avec ce sentiment d’en savoir beaucoup, et jamais assez.

Norbert Czarny

• Christophe Boltanski, « Le Guetteur », Stock, 2018, 288 p.

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