« Le Désordre azerty », d’Éric Chevillard. Autoportrait de l’écrivain devant son clavier

"Le Désordre azerty", d'Éric ChevillardOn ne sait si, à l’instar de Christian Gailly,  Éric Chevillard utilise la bonne vieille machine à écrire mais, comme l’écrivain récemment disparu, les lettres lui apparaissent sur un clavier dans ce désordre qui est peut-être l’ordre véritable des choses.

Et l’autoportrait qu’il propose dans ce Désordre azerty est sans doute la meilleure manière pour lui de se présenter.

À l’article Photographie, il explique sa réticence à paraître. Cette réticence, on l’apprend dès les premières pages, qui portent sur le mot ASPE ou ASPLE, dont il ne donne pas la définition (on la trouvera dans n’importe quel dictionnaire) mais aurait pu porter sur l’adjectif asocial, « incapable de s’adapter aux normes sociales ». Ce qui est sans doute excessif, mais fondé.

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« Le style est la langue natale de l’écrivain »

Désordre donc, et choix étonnant pour certaines entrées. On s’amusera beaucoup à l’entrée Marquise, passage obligé pour un romancier qui se doit de faire sortir la marquise de Paul Valéry. Éric Chevillard s’adonne à une variation sur la phrase, dont nous ne résistons pas à citer un paragraphe, parmi d’autres : « Dès 5h 01, la marquise entra dans un cinéma. C’est l’époque, elle s’adapte. »

L’article Rentrée, ou Rentrons qui en est l’incipit, fait écho à cette marquise qui sort et dit aussi l’époque, davantage à « regagner la niche, la queue entre les pattes » qu’à découvrir ou explorer. Justement, ce qu’invite à faire l’œuvre de Chevillard.

Depuis Mourir m’enrhume jusque L’Auteur et moi, le romancier écrit des romans et autres textes singuliers, toujours inventifs. Cela tient d’abord au style, article de ce livre que l’on aimerait citer in extenso, pour sa rigueur et son intelligence. Contentons-nous d’un passage : « Le style est la langue natale de l’écrivain : le pays suit, l’espace intellectuel et sensible qu’il ordonne. » Bergounioux ne dit pas autre chose, et par exemple de Faulkner.

Évoquant plus loin Georges Perros, Chevillard écrit aussi : « Le style est un appendice physique de l’écrivain, c’est encore son corps. Ce dernier, meurtri, molesté, attaqué par la maladie, le style en sera le dernier membre sain et il manifestera de même l’ultime résistance de son esprit sain. »

Une formidable inventivité

Le style de Chevillard doit beaucoup à Swift, à Michaux, à Beckett. On trouvera dans ce livre d’autres noms qui lui importent, parmi lesquels ceux de Nabokov ou de Gaëtan Soucy, avec qui il entretenait une correspondance interrompue par la mort du romancier canadien.

De façon étonnante, alors que le lecteur est surpris voire époustouflé par la formidable inventivité de Chevillard (on pense ici au Vaillant petit tailleur ou aux Absences du capitaine Cook), l’écrivain marque une distance, dans l’article Origine : « À ce goût immodéré des spéculations sur l’origine, je reconnais d’ailleurs que je ne suis pas un vrai romancier, plus intéressé celui-ci par la fiction de l’avenir, par l’imbroglio des péripéties conçues pour être dénouée ; le roman, tendu vers la fin, obéissant au principe de réalité funeste qui ordonne déjà nos existences. »

L’univers de Chevillard tient compte de tous les détails qui échappent ; ses textes prennent appui sur toutes les hypothèses possibles ou impossibles, les rendant justement envisageables. Dans ce micro-roman de soi qu’est Le désordre azerty, on en trouve l’écho avec l’article Yeux, dans lequel il défait le corps humain pour s’interroger sur un nez isolé, ou le pied, en quoi on ne distingue rien de l’intelligence humaine. Cette attention n’est pas qu’attention à la chose ; elle met en jeu le mot et rappelle le travail d’un Francis Ponge, mettant sur l’établi du poète tout ce qui est au monde ou ce qui devrait y être.

 

« La littérature mieux que le zoo a vocation à être un conservatoire de la vie animale »

Dans le même ordre d’idée, à Zoo, Chevillard note avec justesse que « la littérature mieux que le zoo a vocation à être un conservatoire de la vie animale, laquelle se confond ici exactement avec la vie lexicale, en moins menacée« . Et d’ajouter : « L’ennui de ces pages où jamais ça ne rugit ni ne hennit ni ne barrit ni ne cacarde – où ça ne fait au contraire que déblatérer. L’homme veut être le seul personnage de ce monde. »

À propos d’animaux, mais pas seulement, on lira le texte de Tiphaine Samoyault dans le recueil que quatre universitaires et critiques consacrent à l’œuvre de Chevillard, Pour Éric Chevillard. Elle joue sur le mot bête, pris comme nom, pris comme adjectif, et sur le joyeux embarras dans lequel ce mot plonge le lecteur. La contribution de Pierre Bayard, maître d’œuvre du recueil, sur une nouvelle littérature comparée pourrait figurer dans un roman de Chevillard, par son sérieux et son humour.

Finissons d’ailleurs sur ce mot et sur les échos qu’il trouve dans le livre. L’auteur note très justement que l’humoriste est un mélancolique pour qui tous les magasins ressemblent à des magasins de farces et attrapes, sauf ce magasin, précisément. Lui-même montre avec beaucoup de drôlerie le kangourou qui, s’il avait le goût du tourisme, n’aurait pas l’air plus bête qu’un autre avec un appareil photo en bandoulière et un bob sur le crâne.

De même, les enfants et les adultes aimeront, à l’entrée Genre, le conte de fées qui leur est proposé. Un grand moment d’humour. Mais il est vrai que chevillard est moins un boucher d’abattoir vendant sa viande en gros ou demi-gros, que quelqu’un qui vend très peu, toujours au détail. Le détail est ce qui distingue.

Norbert Czarny

 

• Éric Chevillard, Le désordre AZERTY, Éditions de Minuit, 224 p.

• Pour Éric Chevillard, par Bruno Blanckeman, Tiphaine Samoyault, Dominique Viart, Pierre Bayard,  Éditions de Minuit, 2014, 128 p.

• « L’autofictif en vie sous les décombres. Journal 2012-2013 »,  Arbre vengeur, 2013, 224 p.

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