« La Politesse », de François Bégaudeau

"La Politesse", de François BégaudeauDe bons livres passent entre les mailles d’un filet qu’on appellera le temps qui passe. Nous proposons ici une petite sélection pour que vous lisiez des œuvres vivantes, parfois parties des tables des libraires pour rejoindre d’anonymes rayons. L’été passera, et l’automne apportera sa grande moisson.

Il arrive souvent que l’écrivain dont on suit les pérégrinations en France, lors d’une tournée de présentation pour un nouveau livre, en assure la présentation et, de façon ironique, propose des promotions : trois exemplaires dédicacés pour le prix d’un, ou qui sait quoi d’autre.

Faire connaître un roman est aussi une activité commerciale, et on doit en passer par les lois du marché.

 

Ce qu’on fait aux jeunes est sinistre et odieux

La Politesse n’est pas pas un roman très joyeux. Bégaudeau rapporte des faits, au présent, comme sur le vif. Le vif des blessures, des humiliations, de l’incompréhension. « La chaîne du livre » comme on la nomme souvent, est constituée ici de petites mains, de sous-fifres, de vacataires ou sous-employés sans doute surexploités.

Ainsi, on est d’emblée choqué par le sort des stagiaires, des étudiants en « management culturel » et autres fadaises au titre ronflant, qui ouvrent des portes d’ascenseur ou introduisent des écrivains dans leur loge, avant l’entrée sur un plateau de télévision.

« Clairement », pour reprendre l’une de ces expressions qu’étiquète Bégaudeau, ce qu’on fait aux jeunes est sinistre et odieux. Ces pages en disent long aussi sur un pays que l’auteur traverse toute une année durant. Un vide certain semble y régner que l’on préfère mettre sur le compte de l’exagération romanesque.

 

Télévisions, salons, pétitions

Des plateaux, des studios, des salons et autres salles des fêtes, le narrateur de La Politesse en fréquente, pendant l’année qui s’écoule, pour présenter un de ses livres qui n’est pas le « livre sur le foot » que lui tend une lectrice. Dans une émission de télévision, il doit faire face à une lycéenne qui lui dit que « ça manque de romantisme ».

Ailleurs, il s’accroche avec un animateur de radio au sujet du punk. On le prend pour un autre ; on lui demande de signer une pétition sans rapport aucun avec ce qu’il est, ou fait ; il arrive dans des salles vides, des librairies qui ressemblent à des bazars ou des supermarchés.

Et pourtant, il faut continuer. Affronter les discours d’édiles qui ne dépareraient pas dans de modernes comices agricoles. La langue de bois, les phrases toutes faites sur le livre, « vecteur d’insertion sociale » ou les livres comme « phares qui nous guident à travers les temps obscurs », tout cela défile tandis qu’on ingurgite du cassoulet ou vide des cubis de vin local.

Bégaudeau charge parfois la barque, usant de l’accumulation, dressant en une seule phrase semblable à un panoramique un tableau du salon du livre de Paris, dans lequel David Foenkinos s’aide des pieds pour signer quatre livres à la fois et Marie Modiano se voit fille de Jean-Baptiste qui faisait des clips, en d’autres temps.

On voit bien la confusion propre à ce lieu où le nom d’écrivain couvre diverses têtes comme la couronne celui qui a trouvé la fève dans la galette des rois.

 

Quelque chose du carnaval

La Politesse a quelque chose du carnaval, et l’épisode, selon nous moins convaincant, qui projette l’auteur narrateur en 2022 ou 2023 achève de dire la désolation ambiante. Ces cinquante pages finales rappellent ce que dit un auteur Minuit de La Blessure, la vraie, un précédent roman de l’auteur : le roman avait cent pages de trop.

Passons sur ces cinquante pages de trop pour rester sur ce que ce livre dit d’une souffrance et d’une rage. Bégaudeau a quelque chose du Misanthrope. Comme Alceste, il aimerait qu’on soit sincère, et que l’on parle sans afféterie, en l’ayant lu.

Deux scènes au moins le disent. Invité par des étudiants d’une école de commerce, il répond systématiquement à côté des questions posées, évoquant l’économie dans une sorte de verbiage décalé. Façon de renvoyer (un peu injustement) ces étudiants au livre sur lequel il attend les vraies questions.

Une autre fois, il croise un animateur de radio plutôt snob et prétentieux et ils s’accrochent autour de la politesse, mais pas seulement. La superficialité et l’arrogance de l’animateur heurtent l’atrabilaire. Si la politesse consiste à rester hypocrite…

 

Une pièce manque encore

Des noms défilent dans le roman. Celui de Foenkinos, dont on se demande sans cesse s’il signera, viendra ou reviendra. Celui de Lorant Deutsch dont le narrateur mime le style. Celui de Ruffin, qui n’a jamais le temps, pris par ses divers conseils d’administration. D’autres encore, mais pas ceux qui comptent.

Sans doute est-ce là, la blessure, la vraie, qui affecte Bégaudeau. L’auteur de Jouer juste, de Dans la diagonale ou d’Entre les murs aurait pu faire d’autres choix que ceux l’ayant un temps conduit sur les plateaux de Canal Plus.

Ce qu’il rapporte des trois agrégés qui se sont succédé au Grand Journal, il l’a connu en travaillant pour cette même chaîne. Il a pris position, de façon souvent heurtée, paradoxale. Sur l’école par exemple. Il a bien sûr écrit. Mais une pièce manque au puzzle ; ce livre rageur en dit quelque chose. La pièce manque encore.

Norbert Czarny

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• François Bégaudeau, La Politesse, Verticales, 2015, 300 p.

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