Gaël Faye : « Petit Pays » – et grands soucis

"Petit Pays", de Gaël FayePetit Pays, de Gaël Faye, prix Goncourt des lycéens 2016, c’est avant tout l’histoire de deux pays déchirés ; l’un par la guerre, l’autre par le génocide.

Gabriel vit au Burundi avec son père français, sa mère, originaire du Rwanda et sa petite sœur Ana. La vie suit son cours pour le jeune garçon, avec ses bons et ses mauvais moments entre les cigarettes fumées sur le terrain vague avec ses copains, les petits vols commis chez les voisins et les longues discussions passées à refaire le monde. La vie d’alors revient aussi à accepter la douleur du divorce de ses parents survenu brutalement.

Mais comment continuer à garder son insouciance d’enfant lorsque la guerre frappe son pays et que sa famille rwandaise est décimée ? Comment parvenir à oublier le traumatisme des coups de feu, des morts et de l’horreur ?

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Une justesse glaçante

Gaël Faye pèse ses mots lorsqu’il évoque le retour de la mère du narrateur, partie au Rwanda retrouver sa famille, choquée et devenue comme folle. Ce qu’elle raconte alors, exprime ce que ses yeux n’auraient jamais du voir :

« Quand je suis entrée dans la parcelle, j’ai voulu rebrousser chemin à cause de l’odeur […] Dans le salon, il y avait trois enfants par terre…»

La tragédie vécue par sa mère va laisser des traces indélébiles dans la mémoire du garçon. Ainsi, quelques jours après son arrivée, Yvonne entre dans la chambre des enfants en pleine nuit et entreprend de raconter à Ana l’horreur vécue au Rwanda. C’est ainsi que, réveillé par les murmures, Gabriel va connaître le funeste destin de ses cousins.

« – Ana ?
– Oui, Maman.
[…]
– Tu te souviens de tes cousines ? […] Quand je suis arrivée dans la maison de tantine Eusébie, c’est elles que j’ai vues en premier. Allongées sur le sol du salon. Depuis trois mois. Tu sais à quoi ça ressemble, un corps, au bout de trois mois […] ? Ce n’est plus rien. Que de la pourriture […]. »

La violence du récit est accentuée par les marques de ponctuation. Les phrases tiennent en haleine, effroyables par leur dureté et leur violence.

« Et Maman, penchée au-dessus d’Ana, continuait de raconter cette effroyable histoire dans un long chuchotement haletant. J’ai écrasé l’oreiller sur ma tête. Je ne voulais pas savoir. Je ne voulais rien entendre .»

Ces images terribles colportées par le retour d’une mère choquée et tétanisée, comment sont-elles ressenties et intériorisées par deux enfants sans histoires ? Comment se reconstruire après avoir vu sa famille décimée, son oncle assassiné, ses cousins abattus ?

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Le parallèle entre la guerre du Burundi et le génocide rwandais

À un peu plus de deux cent kilomètres, deux tragédies sur juxtaposent. Une guerre et un génocide. Au fil des jours, Gabriel, Ana et leurs amis, assistent aux attentats, observent d’un œil innocent le coup d’État, découvrent les alertes, le confinement dans la maison par crainte de balles perdues. Au drame qu’ils vivent s’ajoute peu-à-peu la découverte de ce qui se passe « là-bas », au Rwanda. Et toujours les mêmes différends tragiques entre Hutus et Tutsis.

Au fur-et-à-mesure du récit, la tension devient palpable tandis que l’angoisse ne cesse de monter. L’enfer est quotidien. « La ville était morte. » Les règlements de compte naissent, il faut venger Untel, venger le père d’Armand, tuer l’assassin du père de ce dernier avec la peur au ventre, lancer le briquet sur la voiture contenant le suspect et assister, impitoyable, à la lente mort sous les flammes sans rien dire pour ne pas passer à son tour dans la catégorie des « ennemis ».

Les gamins trouvent des kalachnikovs, ont soif de vengeance, mais quelle vengeance ? Une haine dictée par les parents, la famille, sans vraiment savoir pourquoi « c’est la faute des Hutus ». Que reste-t-il de l’innocence après avoir tué un homme d’un seul geste, en lançant un briquet allumé sur un vieux taxi imbibé d’essence ?

Il n’empêche, Petit Pays est un roman de la survie. C’est avant tout une œuvre humaine, qui narre le passage du monde idéal à celui du chaos en l’espace de quelques jours, qui fait découvrir le déchirement de familles entières sous le soleil africain.

Petit Pays est donc aussi un roman d’espoir, jusqu’à la fin et au départ de Gabriel et de sa sœur Ana pour la France.

Violent, certes, mais essentiel. Un travail de mémoire obligé pour se souvenir, et surtout, ne jamais recommencer.

Ludmilla Soron, 14 ans, élève de seconde

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• Gaël Faye, « Petit Pays », Grasset, 2016, 224 p.

. Voir également le témoignage de Sothik Hok recueilli par Marie Desplechin et illustré par Tian, sur le génocide cambodgien sous le régime des Khmers rouges (« Sothik », « Médium », l’école des loisirs, 2016, 96 p.).

 

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Le Goncourt des lycéens 2017.

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