De Dinard au Proche-Orient, « Crac », de Jean Rolin

"Crac", de Jean RolinIl était déjà question de T. E. Lawrence l’an passé dans Le Traquet kurde, récit que Jean Rolin consacrait à un petit oiseau jamais vu en France et apparaissant soudain au sommet du Puy de Dôme.

Dans Crac, son dernier livre, il est question d’une « infecte mésange », l’adjectif est de Lawrence, un peu du fameux colonel en question, et beaucoup de châteaux construits par les Croisés dans une zone toujours en guerre ou veille de guerre, entre Liban, Israël, Jordanie, et surtout Syrie.

Une encyclopédie en ligne nous apprend que Crac ou Krak dérive du syriaque karak et désigne une forteresse. L’un des spécialistes du sujet est Paul Deschamps, sur les pas de qui se place le narrateur, mais on doit aussi compter avec Lawrence qui découvrit, émerveillé, celui de Saladin qu’on appelle aussi Saône, pour des raisons qui ne sont pas explicitées. Mais les raisons sont volatiles et on lit Jean Rolin pour le plaisir de la digression, de l’incise, du détail apparemment saugrenu, en somme parce qu’il est l’un des meilleurs écrivains français du moment, depuis un temps certain.

Partons de Dinard, station balnéaire un peu chic qu’ont habitée Lawrence et Rolin, à cinquante ans d’écart. Ils se sont baignés au même endroit et Rolin a un temps possédé un studio aménagé dans les « communs » d’une villa que connut Lawrence. Arrêtons là avec les parallèles : le colonel passé à la postérité grâce (entre autres) au film avec Peter O Toole, était frugivore, amateur d’eau de Selz et donc découvreur de cracs à la période de mandat britannique sur la Palestine, la Transjordanie et l’Irak. On sait par ailleurs comment les frontières ont été tracées par les accords Sykes Picot, et quel effet cela continue de produire.

Rolin se rend de crac en crac, selon un parcours dressé au tout début du récit, grâce à une carte : Beaufort, Tripoli, Tartous mais aussi Kerak en Jordanie, constituent quelques-unes des étapes. En arrière-plan et parfois au tout premier, la guerre civile en Syrie. Rolin voyage souvent accompagné. Parfois c’est simplement un compagnon comme Orson (surnom lié à sa ressemblance avec l’acteur et réalisateur de Citizen Kane), souvent se joint un « représentant subalterne de l’autorité », plus clairement des moukhabarat, les agents des services de sécurité syriens, de sinistre réputation et qui provoquent des réactions diverses, toutefois contrôlées, comme « l’excès d’enthousiasme » avec lequel les personnes présentes accueillent leurs plaisanteries.  Cet enthousiasme est souvent visible et on notera celui de la chanteuse Faia pour le régime de Bachar al-Assad « qui se maintenait à un niveau d’autant plus élevé, depuis le début de la guerre, qu’elle n’était jamais que de passage dans son pays d’origine, et vivait généralement entre le Liban et la Suède ».

Tout le monde ment ou enjolive quand ces brutes apparemment élégantes sont présentes, et nul n’aurait envie de danser avec l’un d’eux dont la ressemblance avec John Travolta tient surtout à ses cheveux gominés qu’à son costume noir. Ces fidèles du régime consignent tout, rectifient les propos, et l’on croirait, à entendre tel directeur de musée dans un crac important, que la foule des touristes abonde. On se trompe parfois sur les visites de personnalités officielles, et l’épouse d’un ambassadeur russe devient soudain biélorusse, ce qui est, bien sûr, moins prestigieux. Un exemple de visiteurs parmi d’autres puisque Jean Rolin rencontre des archéologues hongrois, des tchétchènes, des soldats russes qui ont leur guinguette attitrée, le bar Moskow, près de Slenfeh, et qu’on y déguste un Vin Rouge François Dulac pour accompagner la carpe rôtie. C’est peut-être meilleur que le maté (oui, la boisson nationale en Argentine !) bu dans le coin, entre un imam fou et un éducateur sain d’esprit tentant de le modérer.

Non loin de là, la base de Tartous justifie à elle seule l’éternelle présence russe, succédant à la présence soviétique. L’île d’Arwad, toute proche, est un lieu moins recommandé par les officiels syriens – malgré (ou à cause) de ce qu’en écrivit un certain Jules Soury en 1875, racontant que « les Cananéens d’Arad inclinaient à peine leur nuque d’airain ». Leur île est aujourd’hui une sorte de dépôt d’ordures, en punition de leur opposition.

Rolin a longtemps été reporter et tous ses récits, voire romans, en portent la trace : il observe à la fois présent et distant. Il s’intéresse moins au conflit, au moment que tous les journalistes relatent, qu’à l’avant et surtout à l’après. Sa description de la Syrie n’a donc rien à voir avec celle que nous connaissons dans l’urgence des faits. C’était déjà le cas, à propos du sud Liban, dans Un chien mort après lui. Et de la Palestine dans Chrétiens. Le détour, le détail, l’énumération avec ce qu’elle peut avoir d’hétéroclite, servent le propos, lui donnent sa force et la visite du crac de Tripoli peut en être une illustration :

« Sur le sol de la chapelle gisent les pièces éparpillées d’un puzzle dont il est difficile, en revanche, de déterminer l’origine, qu’elle soit imputable aux rebelles, aux soldats de l’armée régulière, aux archéologues hongrois, aux prêtres français traditionalistes qui après la reprise du château se sont empressés de venir y célébrer la messe selon le rite de saint Pie V, à leurs ouailles, ou encore à l’épouse de l’ambassadeur de Biélorussie, à son garde du corps ou à tels autres visiteurs occasionnels. »

Mais on n’aura pas dit grand’ chose du style de Rolin si on ne parle pas du rire qui nous prend si souvent, ici et là, comme il peut nous prendre chez Echenoz pour des raisons voisines. Quand il évoque Riad, « grand féodal progressiste » qui le mène dans sa Porsche Cayenne vers Beaufort, c’est à la fois drôle et sérieux, voire pathétique. Le rapprochement avec la porsche de Navarre, paparazzo rencontré à Los Angelès dans Le Ravissement de Britney Spears crée une forme de décalage, dans le temps et dans l’espace. C’est l’écart qu’on aime chez Jean Rolin, cette façon qu’il a, dans l’écriture, de faire le pas de côté et de mettre en relief l’incongruité ou l’absurdité. Ses phrases souvent longues, portent la surprise à la fin. Ainsi de cette description du musée du Hezbollah, à Mlita, non loin de Beaufort, avec, parmi les invités lors de l’inauguration en 2010, Noam Chomsky. On ne sait, là non plus, s’il faut en rire ou en pleurer, mais on choisira de sourire, tant l’intellectuel américain qui a flirté avec les négationnistes (et Faurisson en particulier) a l’art d’avoir de mauvaises fréquentations.

Et puis il y a les oiseaux : des pigeons qui volent en bande et sont soupçonnés d’espionnage par les Syriens fidèles au régime, des étourneaux de Tristram en Jordanie, près de Shobek, crac que des pauvres habitants déguisés en croisés, « chaussés de bottes convenant pour la pêche en rivière » essaient d’animer, un chardonneret à Tripoli : ce sont des touches dans le paysage après la bataille, ou les batailles, c’est selon. Dans Le Traquet kurde, Rolin ne s’interdisait aucune digression, ici, il suit plus fidèlement son ancêtre de Dinard. En sait-on beaucoup plus sur ces monuments que les épisodes guerriers ont pris pour cible ? Oui, et non : s’il aime l’Histoire, Jean Rolin n’en fait pas. Mais son récit donne envie d’en savoir plus sur les croisés et sur les mamelouks.

Norbert Czarny

• Jean Rolin, « Crac », POL, 2018, 190 p.

 

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