« Chant furieux », de Philippe Bordas : chanter le héros

"Chant furieux", de Philippe BordasDans Chant furieux, la musique et l’idée d’extrémité propre à la furie, dans l’étymologie sont mêlées.

Ce titre, celui du premier roman de Philippe Bordas, photographe et déjà auteur de Forcenés, livre autour du vélo, chante des héros d’aujourd’hui, les « zoniers », et l’un d’entre eux, entré en pleine lumière, Zidane.

L’aède se nomme Mémos, il est né dans la banlieue nord de Paris, comme le footballeur dans le quartier de la Castellane à Marseille. Le roman raconte les cent jours qui séparent l’ultime match d’  » El Zid » au Real Madrid et la finale de la Coupe du monde à Berlin.

Ce soir-là, Zidane qui a conduit son équipe au sommet, risque le geste le plus difficile pour marquer un penalty et réussit avec une parfaite désinvolture cette « panenka ». Il sort sur un carton rouge après un geste rageur qui marquera cette soirée : on se rappelle plus ce coup de boule que la victoire italienne. Zidane aura vécu jusqu’à l’extrême ce dernier moment.

La geste de Zinédine Zidane

Cette geste du footballeur, Mémos la conte à Wakami, un compagnon aveugle, érudit qui, avant de perdre la vue, a eu le temps d’apprendre par cœur les poèmes de Nerval, Verlaine ou Mallarmé qu’il faisait réciter à ses collégiens. Quant au narrateur et conteur, il a reçu commande d’un livre de photos semblable, par sa dimension extraordinaire, à celui que l’on consacra à Cassius Clay, avec le texte de Norman Mailer.

« Docteur ès nuit. Pourfendeur d’ombre à clics d’ouate » : Mémos se présente ainsi et a obtenu le privilège de suivre Zidane lors des diverses étapes de ce retour. Les cinq parties du roman montrent le conteur et son auditeur, dans Paris, plus précisément à la gare du Nord et dans ses alentours. Wakami vit là, partageant un appartement avec Bognet, son colocataire, collectionneur de lanternes magiques.

 

Une réflexion sur le devenir de la langue

Mais les déambulations des deux amis sont plus importantes ; elles prennent des contours à la fois critiques et poétiques : les situationnistes et Nerval inspirent des réflexions sur une langue qui se perd, des frontières qui se dressent entre Paris et son « ban », une histoire qu’on oublie : le Valois – Gonesse comme Pierrefitte – était la terre des rois ; Paris accueillait entre ses murs les pauvres comme les seigneurs.

Aujourd’hui, le mobilier urbain a été conçu par des « chasse-gueux » : « les bancs armés d’accoudoirs ont laissé place aux planchettes chasse-pauvres, ces fers déclives ». La gare que décrit Mémos sépare les communautés : « aux sous-sols mal oxygénés les dialectes flottent comme oriflammes et rubans à teintures bambaras, extrême turques, algéroises et slavonnes et ne s’emmêlent plus ».

Or la vie et le parcours du narrateur, « bilingue verlan-français », entré dans « La Matière de France » sont une façon d’affirmer l’amour du pays dans sa langue.

 

Récit épique, chronique, galerie de portraits

Cet amour, on le sent dans chaque phrase de Chant furieux. On le sent dans les alexandrins à peine cachés, dans les jeux sur les sons et les mots, dans un « privance » emprunté à Saint-Simon, le grand homme de Mémos. La colère du narrateur est portée à un degré extrême envers ceux qui dégradent la langue, envers Paris qui n’a su vivifier son patrimoine : « Sa littérature la meilleure est une page du droit de l’immobilier ».

Pour Mémos, les zoniers qui ne se contentent pas du choc des consonnes, restent plus près de cette langue qu’il porte si haut. Ainsi des enfants de la Castellane : « Les Marseillais anisent l’insanité et cigalent mêmement gales et saletés. »

On aura donc compris que cette langue, empruntant à Joinville comme à Saint-Simon, à Rabelais comme à Céline, prend forme dans le récit épique, la chronique, le portrait ou la galerie de portraits. Elle donne à chacun, qu’il soit héros ou simple zonier, sa stature et sa grandeur.

 

Zidane condottiere et thaumaturge

Le photographe a l’œil et sait peindre. Zidane apparaît ainsi en condottiere Renaissance, en thaumaturge qui touche ou embrasse, peu avant de quitter Santiago Bernabéu, le stade du Real Madrid en 2006, comme il a été sauveur de la France lors de la Coupe du Monde 1998. La famille du footballeur est décrite avec sa couleur espagnole, ce noir de Velasquez ou de Goya et elle prend l’allure d’une famille royale.

Et comme le portrait n’est rien sans le trait, on se délectera de ces quelques lignes consacrées aux joueurs brésiliens que côtoie le champion français : « Suzerains en pantalons flaccides, désinvoltes et lascifs, richissimes et mal courtois, ils ne laissent à dialoguer que les cils mi-clos et les mâchoires en stupeur sur le chewing-gum. »

On aimera aussi ces duos peints en parallèle, le conteur et son ami aveugle, ou bien Mémos et Russ, le gars du Nord introduit auprès de Zidane, ouvrant toutes les portes, même les plus hermétiques, comme un Pança ou un Sganarelle. Et puis il y a les zoniers, Finioul, Mouss et Sidibé, compagnons de toujours comme dans les meilleurs romans populaires. Avec eux, le narrateur est un soir entré dans la cathédrale de Saint-Denis, et ils ont contemplé les tombes des rois. Ils ont pris en charge cet héritage comme celui de leur « tèce » natale et la langue qu’ils parlent en est la preuve.

 

Un roman de la langue

Chant furieux n’est pas un roman sur Zidane, les cités et ceux qui les habitent. C’est plutôt un roman « avec » : un texte qui embrasse la figure du champion, joueur plus que footballeur, dont le geste technique favori, la « roulette » montre bien qu’il s’amusait avant de chercher la performance ou le résultat.

La langue française est pensée et écrite de la même façon, pour sa beauté, pour sa capacité à surprendre, à offrir, à passer. On la verra honorée page après page, dans ce qu’elle a de plus superbe, adjectif que hait Mémos…

Norbert Czarny

 

• Philippe Bordas, « Chant furieux », Gallimard, 2014, 496 p.

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