« Les Bourgeois », d’Alice Ferney

"Les Bourgeois", d’Alice FerneyAprès Le Règne du vivant (2014), puissant hommage, trempé dans l’écume du présent, rendu au preux justicier des mers Paul Watson (fondateur de Sea Shepherd), Alice Ferney regarde cette fois en arrière et fait avec Les Bourgeois œuvre de généalogiste et d’historienne.

Soit une famille (très) nombreuse, que le patronyme désigne socialement. Une famille « originaire » de L’Élégance des veuves, le deuxième roman de l’écrivaine paru en 1995, et aujourd’hui observée dans l’intimité de ses jours heureux ou difficiles, de génération en génération, et exposée comme toutes celles qui enfantent des militaires aux malheurs guerriers du siècle dernier.

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Une fresque familiale

C’est ici un moyen classique choisi par Alice Ferney pour feuilleter quelques-unes des grandes pages du récit national, et indiquer que le vécu contemporain des événements et le milieu d’appartenance ne sont pas toujours les meilleures lunettes pour décrypter le monde en train de se construire (ou de se défaire) autour de nous. Que le regard intime, souvent déterminé par l’époque et l’origine sociale, constitue un prisme déformant à la compréhension de l’histoire, rendue d’autant moins lisible qu’elle est parfois confuse.

La belle étude de caractères que représente le onzième ouvrage de son auteure, habituée des sagas familiales (Cherchez la femme, 2013), est également l’occasion pour les professeurs de français et d’histoire de croiser quelques-uns de leurs horizons d’attente (en classe de troisième notamment). Et d’étudier d’une part les procédés narratifs (polyphonie, discontinuité, ellipse) à travers les fortunes diverses d’une famille de nantis (valeurs, éducation et formation, fonction de la mère, schéma de la nombreuse fratrie), d’autre part le vécu humain au cœur des conflits mondiaux (avec quelques dates et scènes-phare).

Fluide et équilibrée, l’écriture de Ferney fuit à la fois le pittoresque et le pathos. Sa force stylistique vient de sa retenue, en accord avec le maintien sobre sinon austère d’une partie de ses protagonistes, et de son efficacité (sa précision) narrative, de son esprit de synthèse (du raccourci) dans le choix des descriptions. Pas de gras, ni de débordement romanesque ici.

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Le passé revisité

La lecture des Bourgeois, ensemble de courts chapitres précédés d’une date, s’avère aisée, en dépit du désordre apparent de sa chronologie. Le va-et-vient spatio-temporel, d’une époque à l’autre, du passé (les conflits planétaires et coloniaux) au présent (les années 2010), de l’histoire du pays à celle, anecdotique et façonnée par elle, de la famille, offre des perspectives qui sont autant de possibilités de relecture du temps.

Des points de vue d’autrefois de la famille Bourgeois, il n’est cependant pas fait table rase. Mais, ceux-ci doivent souvent être rectifiés a posteriori par l’un de ses membres, Claude, le seul de la fratrie à avoir échoué au baccalauréat (sans avoir raté sa vie). Non qu’il soit plus clairvoyant ou critique que ses frères et sœurs, ce personnage, complice de la narratrice, a pour lui le recul du temps et la réflexion nécessaire permettant d’apprécier les antiques erreurs de jugement des siens.

Le dispositif est astucieux : il invite le lecteur à se méfier des faits autant que de lui-même ; il enjoint à ne pas préjuger de la valeur du présent. À l’inverse, la mémoire de Claude, « celle d’un témoin ; parcellaire, subjective, émotionnelle », se trouve parfois mise en doute par la narratrice. « Il se rappelle non pas la guerre, souligne-t-elle, mais la guerre qu’il a faite. La guerre telle qu’il l’a faite. »

Les Bourgeois d’Alice Ferney composent une famille conservatrice telle qu’on peut en croiser chez François Mauriac (à la différence près que celle-ci réside dans le XVIe arrondissement de la capitale). Ces « héritiers », selon le mot de Pierre Bourdieu, sont ici vus d’un œil lucide, mais toujours chaleureux, indulgent même. Jamais moqués, toujours écoutés, parfois compris, malgré l’aveuglement coupable du pater familias, Henri Bourgeois, incorrigible pétainiste (papiste et royaliste).

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Déclin d’un monde

L’histoire du XXe siècle est un peu celle inverse des Bourgeois qui l’ont traversée sans guère laisser de traces. L’époque qu’ils ont vécue les a emportés, faute d’avoir pu évoluer avec elle ; leur trajectoire est progressivement devenue anachronique, en décalage avec les changements moraux et spirituels de la société, la disparition d’un monde, d’une sensibilité, d’une éducation. Leur éducation, leur sensibilité, leur monde ancré dans les valeurs traditionnelles du XIXe siècle.

Produit de leur « milieu typiquement bourgeois, parisien, catholique, très “Action française” », les Bourgeois ont vu se lever une ère nouvelle, une puissante vague qui les a recouverts. Hommes et femmes de devoirs, ils ont été des spectateurs parfois effrayés des bouleversements du monde, de l’apparition de la société de consommation, de la massification des comportements, de l’avènement des droits et des libertés. À commencer par ceux émancipateurs de la femme que méconnaît le père fondateur de la lignée pour qui l’épouse est une mère – sa femme Mathilde mourra de donner la vie à un dixième enfant. La plupart des siens, comme lui chantres de la retenue et de la décence, finiront d’ailleurs par ne plus reconnaître leur époque…

Combattants à leurs heures (il y a des officiers et un résistant dans la famille), les Bourgeois, nés entre 1920 et 1940, ignorent que le champ de ruines laissé par la Seconde Guerre mondiale est aussi le leur, et que l’histoire les abandonnera à leur destin. Ils iront désormais à contre-courant de leur temps ; les erreurs (les horreurs) des guerres coloniales les laisseront meurtris, sombres, amers. L’armée française qu’ils ont souvent servie, et qui s’est vautrée dans le mépris d’elle-même et des populations, a foulé aux pieds leurs idéaux sans toutefois saper leur énergie.

Les combats qu’ils mènent aujourd’hui sont situés sur le terrain social (pour l’école libre en 1984, contre le mariage pour tous en 2013) ; ils permettent, comme la lecture du beau roman d’Alice Ferney, de mesurer tout ce qui « nous » rattache au passé, et tout ce qui « nous » en sépare.

Philippe Leclercq

 

• Alice Ferney, « Les Bourgeois », Actes Sud, 2017, 368 p.

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