« N’être personne », de Gaëlle Obiégly. Pour se débarrasser de son existence

"N'être personne", de Gaëlle ObiéglyUn vendredi en fin d’après-midi, la narratrice de N’être personne se trouve enfermée dans les toilettes de l’entreprise qui l’emploie comme hôtesse d’accueil. Munie d’un simple stylo-bille et du papier hygiénique dont elle dispose, elle « rumine », songe et écrit les pages qu’on lit.

Sur cette trame très simple, insignifiante, Gaëlle Obiégly écrit un livre qu’on ne saurait classer, entre le reportage, le recueil d’aphorismes, la réflexion sur l’écriture, avec un sens et un goût du coq-à-l’âne, des liens improbables et des digressions qui font de la lecture une activité incessante et vivante.

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« La Sainte Famille », de Florence Seyvos. Comme l’eau d’un lac

"La Sainte Famille", de Florence SeyvosVoici, pour reprendre le titre d’un beau roman paru il y a trois ans, quelques petites scènes capitales [1]. Voici de ces instants qui n’ont l’air de rien, semblent n’appartenir à aucun temps ni aucun lieu.

Il y est question d’une maison au bord d’un lac, de chambres closes, parfois fermées à clef, et l’on y rencontre, sous un tableau figurant Ariane, maîtresse du labyrinthe, des êtres parfois tortueux, cruels, et d’autres plutôt désorientés.

On y croise aussi des personnages qui ont la simplicité des enfants, telle cette grand tante Odette, cousine éloignée d’Henri, bouleversant héros avec Buster Keaton du Garçon incassable, le précédent roman de Florence Seyvos.

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La vie littéraire après la déferlante des prix

livres-2015-2016-2Cette fois c’est bien la fin de la période de rentrée littéraire. Les prix ont distingué quelques-uns des auteurs dont on parle depuis le début de l’année, Leila Slimani, Yasmina Reza ou Ivan Jablonka ; d’autres sont demeurés dans l’ombre, et l’actualité change de monture, s’ouvrant aux redécouvertes et aux romans  étrangers, à vrai dire essentiellement américains.

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« Légende », de Sylvain Prudhomme. Une histoire de papillons

"Légende", de Sylvain PrudhommeC’est un lieu méconnu « au nom comme coupé au milieu, inachevé, foudroyé net – la Crau. Hercule, désarmé, y aurait affronté les Ligures. Dans cette plaine brûlée par le soleil, le mistral arase tout, en hiver. Les bergeries accueillent brebis et moutons, principale population des lieux. À l’horizon, le site de Fos-sur-Mer dégage ses fumées. Arles n’est pas loin non plus.

C’est dans ce cadre qu’a grandi Nel, photographe, fils de Maurice un ancien berger. C’est là qu’il s’est lié d’amitié avec Matt, un « fabricant de chiottes » qui tourne parfois des documentaires. Matt a ainsi travaillé sur les westerns camembert, tournés par Joe Hamman avant la Première Guerre mondiale, dans les carrières d’Arcueil, le bois de Meudon, les étangs de Camargue ou les étendues arides de la Crau, « une sorte de rêverie ».

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« Le Dernier Voyage de Soutine », de Ralph Dutli. Couleurs et douleurs

"Le Dernier Voyage de Soutine", de Ralph DutliC’est un roman qu’on aimerait lire dans la salle de l’Orangerie des Tuileries, face aux toiles de Soutine. Et si on ne le peut, on affichera sur un mur quelques œuvres reproduites pour lire la peinture dans les phrases de Ralph Dutli.

Si ce Dernier Voyage de Soutine frappe d’emblée, c’est parce que le style de l’écrivain rend la dimension tourmentée, intense de l’œuvre de Chaïm Soutine. Ce dernier voyage est celui que le peintre fait entre le 6 et le 9 août 1943 jusqu’à Paris. Il est malade, l’ulcère qui n’a cessé de le faire souffrir a pris un tour fatal. Il prend de la morphine qui apaise, quelques heures, la douleur. On devrait l’opérer ; il arrivera trop tard.

Le temps du voyage, entre souvenirs et hallucinations, Soutine se rappelle.

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« Judas », d’Amos Oz. Des voix d’Israël

"Judas", d'Amos OzJérusalem, hiver 1959. La ville est coupée en deux, assoupie, silencieuse, « recroquevillée sur elle-même comme pour se protéger d’un mauvais coup, avec ses arches de pierre sinistres, ses mendiants aveugles, ses vieilles dévotes ratatinées rôtissant au soleil, assises pendant des heures sur des tabourets à l’entrée de sous-sols obscurs ».

De temps à autre, un soldat jordanien tire un coup de feu dans les barbelés du no man’s land qui sépare Israël de son pays, ici incarné par la Vieille ville. Cette ville est celle qu’a connue, enfant et adolescent, Amos Oz.

Il la décrit dans Une histoire d’amour et de ténèbres, son autobiographie. Il l’a quittée dans ces années-là pour vivre au kibboutz, devenir Israélien en somme. La ville mythique rassemblait l’univers, c’est-à-dire des émigrants venus de partout, des érudits, des sages, des illuminés. Dans Judas, on retrouve certains d’eux, et notamment les lettrés.

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« Les Moissons funèbres », de Jesmyn Ward

"Les Moissons funèbres", de Jesmyn Ward, éditions GlobeDes moissons amères

Après le remarquable Fairyland, d’Alysia Abott, qui faisait le portrait de son père dans le San Francisco gay des années 70, les éditions Globe publient le nouveau livre de Jesmyn Ward, Les Moissons funèbres, qui retrace la vie de quelques jeunes et de l’auteur dans le Mississippi des années 2000.

Les Moissons funèbres, troisième livre de Jesmyn Ward, jeune auteure américaine qui a déjà reçu le National Book Award et d’autres prix prestigieux pour ses deux premiers romans (Ligne de fracture et Bois sauvage, Belfond), est un livre étrange et beau où l’écrivain abandonne le masque de la fiction pour livrer ses propres souvenirs.

Une construction alternée de biographies de cinq jeunes hommes, dont son frère, tués alors qu’ils viennent tout juste de dépasser la vingtaine, et de tranches de vie personnelle font de ce livre un mémoire, comme le précise le sous-titre de l’édition américaine. Il est en effet écrit en hommage aux jeunes qui sont morts alors que l’auteure commençait à s’affranchir de l’existence dure et presque toujours vouée à l’échec du Sud rural.
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