« Comme une rivière bleue », de Michèle Audin

"Comme une rivière bleue", de Michèle AudinPas perdu pour l’Histoire

« Rien de ce qui eut jamais lieu n’est perdu pour l’Histoire. » Cette belle phrase de Walter Benjamin vaut pour la Commune de Paris. C’est un événement qui a laissé ses traces dans la ville, le hideux Sacré-Cœur, le Mur des fédérés, ou la colonne Vendôme, détruite et remontée. Événement qu’au fond, on connaît mal.

Dans les remerciements qui ferment son roman, Michèle Audin cite ses sources, évoque les textes lus, les journaux feuilletés, les lectures ayant rapport direct ou pas avec ce fait, et l’on se forge une idée plus précise des choses. La Commune réveille des souvenirs de 1789 ou 1793, de 1848 et 1851. Elle annonce aussi les sombres années de Vichy : quand les Communards sont massacrés, ou jugés (pour ceux qui survivent à la Semaine sanglante), c’est le fruit de la vengeance et de la délation : 379 828 (le chiffre figure en toutes lettres page 350) et cela rappelle cette activité féconde pendant l’Occupation.

On aurait cependant tort de ne s’arrêter qu’à cette médiocrité trop française : la Commune est aussi, et d’abord, un grand moment d’utopie et de bonheur de vivre. Cela même que rend le roman.

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« Les Bourgeois », d’Alice Ferney

"Les Bourgeois", d’Alice FerneyAprès Le Règne du vivant (2014), puissant hommage, trempé dans l’écume du présent, rendu au preux justicier des mers Paul Watson (fondateur de Sea Shepherd), Alice Ferney regarde cette fois en arrière et fait avec Les Bourgeois œuvre de généalogiste et d’historienne.

Soit une famille (très) nombreuse, que le patronyme désigne socialement. Une famille « originaire » de L’Élégance des veuves, le deuxième roman de l’écrivaine paru en 1995, et aujourd’hui observée dans l’intimité de ses jours heureux ou difficiles, de génération en génération, et exposée comme toutes celles qui enfantent des militaires aux malheurs guerriers du siècle dernier.

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« Plus haut que les oiseaux », d’Éric Pessan

"Plus haut que les oisieaux", d'Éric PessanCertains romans ont la vertu singulière de provoquer un retour sur soi à la fois dynamique et naturel. Plus haut que les oiseaux d’Éric Pessan, publié en 2017 dans la collection « Médium poche » de l’école des loisirs, fait sans nul doute partie de cette catégorie d’ouvrages fictionnels de référence destinés aux adolescents.

À partir d’un fait divers, l’auteur entre autres de La plus grande peur de ma vie (2017) et d’Incident de personne (2010) parvient à mettre en situation le sentiment humain, à la fois le plus commun et le plus singulier qui soit, celui de culpabilité. De ce point de vue, il est évident que la mésaventure de Thomas trouverait de nombreux échos dans la vie même d’élèves de troisième ou de seconde, pour ne nous référer qu’au lectorat que ce récit de cent seize pages vise plus particulièrement.

Une bêtise est-elle toujours sans conséquences ? Ne pas avoir fait exprès de la commettre exonère-t-il le responsable de sa faute ? Petite cause, grands effets, ce proverbe bien connu pourrait résumer la leçon que Thomas va tirer de sa douloureuse expérience.

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« Michel Tournier : l’écriture du temps », de Mathilde Bataillé

« Michel Tournier : l’écriture du temps », de Mathilde BatailléUne invitation à relire Tournier

Alors que Michel Tournier a fait, un peu plus d’un an après sa disparition, son entrée dans la « Bibliothèque de la Pléiade » avec un volume consacré aux romans, paraît un passionnant essai de Mathilde Bataillé sur la question du temps dans son œuvre.

L’auteur, qui enseigne la littérature à l’université d’Angers, a soutenu sur le sujet une thèse que le présent ouvrage, intitulé Michel Tournier : l’écriture du temps, reprend en l’allégeant pour la rendre accessible au plus grand nombre.

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« Made in China », de Jean Philippe Toussaint

"Made in China", de Jean-Philippe ToussaintL’œuvre de Jean-Philippe Toussaint est constituée de romans et d’essais. On croit avoir tout résumé, à ceci près que les essais sont souvent enrichis d’une dimension romanesque, et que les romans contiennent une part réflexive.

Ainsi, dans les dernières pages de Made in China, Jean-Philippe Toussaint annonce-t-il Le Fatal et le Fortuit, un essai qu’il écrit alors qu’il est en train de tourner The Honey Dress, extrait qui ouvre Nue. C’est l’un des trois films réalisés dans ce pays, où il retrouve son ami et éditeur chinois, Chen Tong.

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Gaël Faye : « Petit Pays » – et grands soucis

"Petit Pays", de Gaël FayePetit Pays, de Gaël Faye, prix Goncourt des lycéens 2016, c’est avant tout l’histoire de deux pays déchirés ; l’un par la guerre, l’autre par le génocide.

Gabriel vit au Burundi avec son père français, sa mère, originaire du Rwanda et sa petite sœur Ana. La vie suit son cours pour le jeune garçon, avec ses bons et ses mauvais moments entre les cigarettes fumées sur le terrain vague avec ses copains, les petits vols commis chez les voisins et les longues discussions passées à refaire le monde. La vie d’alors revient aussi à accepter la douleur du divorce de ses parents survenu brutalement.

Mais comment continuer à garder son insouciance d’enfant lorsque la guerre frappe son pays et que sa famille rwandaise est décimée ? Comment parvenir à oublier le traumatisme des coups de feu, des morts et de l’horreur ?

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« Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée », de Daniel Mendelsohn

"Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée", de Daniel MendelsohnPère et fils

Qui a lu Les Disparus, sait quelle place les récits mythiques occupent dans la réflexion de Daniel Mendelsohn. Partant en quête de membres de sa famille exterminés en Galicie par les nazis, l’auteur faisait le lien, établissait des parallèles entre ces êtres proches de lui et les personnages légendaires que sont Caïn et Abel, Abraham ou Énée.

Ce dernier, survivant de la destruction de Troie et du massacre de tous ses habitants n’était pas son héros favori. Il n’était pas capable d’exprimer ses sentiments. Du moins c’est ainsi que Mendelsohn le percevait jusqu’à ce qu’il relise un épisode montrant le Troyen dans le palais de la reine Didon. Il découvre une fresque sur sa ville d’origine et se met à pleurer. L’auteur le découvre alors, tel qu’il aime les héros : capables de pleurer.

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Michel Tournier, « vagabond immobile »

À l’image de Giono qu’il admire, qu’il a lu au collège à l’âge de douze ans, qu’il a pris comme modèle, Michel Tournier n’aura pu connaître de son vivant la consécration représentée par l’entrée dans la « Bibliothèque de la Pléiade ». Comme l’écrivain de Manosque, il a participé à la naissance du projet, mais a disparu un an avant son achèvement, le 18 janvier 2016.

Il aurait pu se montrer satisfait de l’excellent travail fourni par Arlette Bouloumié et ses collaborateurs, Jacques Poirier et Jean-Bernard Vray. Il aurait sûrement aimé la magistrale introduction signée de celle qui consacra l’essentiel de sa carrière universitaire à celui que l’on nomma, un peu improprement,  l’« ermite de Choisel ».

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