Régis Debray, « Du bon usage des catastrophes »

Avec une jubilation évidente et communicative, Régis Debray redécouvre, dans son dernier opus, l’art du pamphlet. En une centaine de pages enlevées, il retrouve la verve corrosive d’un Bloy, le sens de la formule d’un Bernanos, la conviction dévastatrice d’un Cioran. Prestigieux parrainages (bien que marqués à droite) en ces temps de pensée molle et consensuelle.

L’objet de son ire pourrait s’appeler « catastrophisme », imposture fort ancienne relookée par les médias modernes pour alerter les foules assoupies d’un début de siècle en quête de repères.

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Catastrophes et fléaux

L’événement qui a donné naissance au livre aura été, on peut le penser, le tsunami du printemps 2011 au Japon et les fissures de Fukushima, ville dont le nom tend à supplanter, pour nos contemporains, celui douloureux d’Hiroshima. Pourtant le propos ne se veut pas étroitement circonstanciel, notre passé récent ne manquant pas d’épisodes dramatiques, cyclones à répétition, écroulements de tours, génocides en tous genres, actes terroristes, effondrements boursiers, canicules et marées noires. Un chiffre pour confirmer ce constat : en 2010, on aura dénombré près de trois cent mille morts causées par des catastrophes naturelles. Auxquelles doivent s’ajouter les milliers de victimes de la folie humaine.

Or ces fléaux, pour nombreux et meurtriers qu’ils soient, n’ont rien de bien neuf. La deuxième partie de l’ouvrage de Debray ( » Mémorandum ») revient  sur les apocalypses d’antan, qu’ils appartiennent aux temps bibliques ou à la civilisation grecque. La réaction à ces chocs violents n’a pas non plus fondamentalement changé, puisqu’ils sont interprétés, suivant le cas, comme un avertissement (hypothèque sur l’avenir), une leçon (enseignement du passé), une providence (encouragement à renforcer les contrôles). Tous moyens de « tirer le meilleur possible du pire ».

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L’ère des prophètes

C’est précisément à ceux qui font commerce du pire – ou à ceux qui aspirent à y réussir – que le livre s’adresse. Par exemple les médias qui s’efforcent de concilier acrobatiquement « le salut par l’amour et l’alerte à l’abîme » ; ou les politiques qui exploitent tour à tour ou simultanément la théorie du complot, la fin de l’histoire, le choc des civilisations et d’autres joyeusetés effrayantes ; ou encore l’Église, évidemment, qui en appelle au châtiment divin et à l’exemple édifiant de Sodome et Gomorrhe.

Si bien que nos temps de peur et de repentance ont besoin de prophètes capables, en programmant l’Apocalypse, d’en conjurer l’arrivée et les effets. Le chapitre intitulé « Lettre à un jeune prophète » délivre quelques recettes pour occuper cet emploi gratifiant : parler grave, penser peu, lire encore moins, donner l’impression de crier dans le désert, jouer les martyrs d’une cause perdue d’avance, en somme faire du bruit et s’offrir comme guide.

L’opération peut marcher comme le prouve « le maître de l’école apocalyptique française, René Girard ». Avec férocité, et en dépit de quelques concessions aimables, Debray va démontrer l’« extravagance » (sic) de l’auteur de Des choses cachées depuis la fondation du monde. Il consent bien à lui reconnaître quelques mérites (le mensonge du romantisme face à la vérité du roman), mais il dénonce certaines thèses prétendues révolutionnaires ou infaillibles. Le désir triangulaire, par exemple (dont l’idée se rencontre en maints endroits de La Rochefoucauld à Feydeau dans un cocasse dialogue de Un fil à la patte), ou la thèse du « bouc émissaire », largement démentie par l’histoire.

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La rhétorique du malheur

Girard serait le champion de cette rhétorique du malheur qui suppose l’invention d’une idée, réputée nouvelle et bouleversante, puis, afin qu’elle s’impose, de sa répétition obstinée, de son ressassement qui se fera dans une langue vague et abstraite, en se gardant bien d’aller vérifier sur le terrain, et en préférant se répandre dans des médias tentés par toutes les jobardises à condition qu’elles fassent vendre. Conclusion : « D’où se déduit qu’un auteur qui ne sent pas le soufre pue l’eau de rose. »

Cette belle maxime donne un aperçu du ton de l’ouvrage où se succèdent, parfois de façon un peu chaotique, aphorismes et  paradoxes. Debray aime la langue et préfère souvent une belle formule à une longue démonstration. Le reproche est traditionnel quand on parle des polémistes. Il est sans doute justifié ici, mais ces dérapages élégants ne défigurent pas ce livre rafraîchissant et tonique qui nous change des prudents discours convenus et de la trop fameuse langue de bois.

Yves Stalloni

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• Régis Debray, « Du bon usage des catastrophes », Gallimard, 2011.

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